Rassurés sur la toute-puissance du charlatanisme dont ils fascinaient l'Europe, ils se mirent alors à intimider les Espagnols américains du golfe du Mexique, à menacer la Havane de conquérir Mexico, à affecter le militarisme de Napoléon, à imposer des lois à ces nombreux démembrements de la puissance espagnole qui naissaient à la liberté au milieu des orages. Ils proclamèrent la résolution d'entrer en dominateurs dans les affaires de la vieille Europe, qu'il déclarèrent caduque avec la forfanterie de leur prétendue jeunesse. L'Angleterre, qu'ils osèrent braver, eut la faiblesse qu'on conserve pour ses enfants même rebelles. Elle pouvait les anéantir complétement en une campagne; elle eut le tort inexplicable de les trop ménager dans un intérêt de coton et de balance de commerce que nous ne comprenons pas bien, et dont nous devons nous défier puisqu'il est britannique; elle fit la paix. L'orgueil américain ne connut plus de limites. L'Angleterre, la France, la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, ne leur parurent plus que des comparses laissées par leur outrecuidance, sous condition, au rang des puissances pour applaudir à leurs exploits et pour saluer leur bannière étoilée promenée pendant vingt-cinq ans de port en port sur leur frégate nomade et à peu près unique, la Constitution.
VI.
Quant à la question de l'esclavage, noble bannière de leur guerre actuelle, on sait ce que cette cause signifie chez eux par cette phrase du discours de leur président: M. Lincoln déclare au congrès qu'aucun Américain du Nord ne voudrait reconnaître un noir pour son frère ou pour son parent, que lui-même partage ce glorieux préjugé et que si comme président il fait la guerre pour cette race avilie, comme Américain il la méprise et la répudie avec tous ses compatriotes. Ainsi les noirs, qui seraient tenus hors la loi des marchés à New-York, y subissent et y subiront la loi du mépris, l'ostracisme de la misère, l'extinction de leur race par la faim dans la fédération qui prétend faire la guerre au Sud pour la liberté et l'égalité des noirs! On connaît leur liberté et leur égalité à leurs œuvres; ils auront la liberté d'être proscrits de l'État comme six millions de vagabonds sans maître, mais sans feu ni lieu, sans qu'aucun maître ait la responsabilité de leur existence! La liberté de joncher de leurs cadavres les routes et les steppes, la liberté de périr par un de ces grands meurtres en masse dont l'Amérique a donné tant de fois l'exemple à l'histoire, ou d'être chassés et exterminés comme des nègres marrons dans les forêts où ils iraient chercher leur nourriture! Et quant à l'égalité, interrogez les voyageurs européens qui ont habité les États de la fédération soi-disant libératrice.
Est-ce l'égalité que d'être traités partout en lépreux de l'espèce humaine? Est-ce l'égalité que d'être réputés infâmes? Est-ce l'égalité que de ne pouvoir contracter une alliance avec les familles des Américains sans déshonorer la famille? Est-ce l'égalité que d'être expulsés des théâtres et des lieux publics? Est-ce l'égalité que d'être relégués, comme en France les animaux impurs, dans des wagons construits exclusivement à leur usage sur les chemins de fer, et d'être jetés inhumainement sur la route, eux, leurs femmes et leurs enfants, si un blanc vient à se récrier sur un reste de couleur mêlée empreint sur l'ongle dénonciateur d'un de ces malheureux, dont l'haleine empoisonne ou dont le contact flétrit?
Cependant voilà la seule liberté, la seule égalité que les États du Nord préparent à ce peuple condamné à l'option terrible entre la mort et l'indépendance! N'est-ce pas vous dire assez que la cause des noirs n'est que le prétexte de la guerre au Sud, mais que le vrai motif est la ruine jalouse du Sud dont le capital noir, la culture du coton, la marine entière et le commerce prospère excitent la jalousie meurtrière de ce peuple du nivellement? Aussi, voyez! les six millions de noirs du Sud ne s'y trompent pas: ils n'hésitent pas entre leur servitude nourrie, protégée, achetée par la responsabilité de leurs maîtres, entre la providence intéressée de leurs soi-disant patrons, et la féroce irresponsabilité de leurs apôtres insurrecteurs du Nord!
Ils préfèrent le travail obligatoire, les soins providentiels de leurs exploitateurs du Sud à l'irresponsabilité meurtrière du Nord! La liberté, à condition de mourir de faim, ne leur sourit pas! Ils préfèrent les humiliations de la servitude légale aux abandons de la prétendue philanthropie du Nord, et, supplice pour supplice, ils aiment mieux avec raison le supplice de l'esclavage logé, soldé, nourri dans la famille, que le supplice du mépris et de la mort dans les États de l'Union.
VII.
J'ai été longtemps, je le suis encore, un des zélés promoteurs de l'affranchissement avec indemnité des noirs dans nos colonies. J'ai eu le bonheur de signer enfin cet affranchissement, honneur de la République, en 1848; mais je ne l'ai signé qu'avec la condition du rachat par l'État de cette nature honteuse de propriété d'une race humaine par une autre race! Le premier jour, en 1833, où je fus admis dans la Société des amis des noirs, société de vertueux et honnêtes citoyens, je demandai la parole et je démontrai aisément le vice radical de nos réclamations:
«Vous voulez, dis-je le premier à mes collègues, une transformation du travail forcé en travail libre? Pour que le travail forcé du nègre devienne travail volontaire, il faut d'abord déposséder le blanc de sa propriété! Quand vous aurez dépossédé sans condition le blanc de sa propriété, que deviendra son revenu, et, le revenu supprimé, que deviendra le salaire du noir? Tout sera taxé à la fois, et il ne restera qu'à livrer le blanc à la faim du noir! Le noir égorgera et dévorera le blanc; c'est la révolution des anthropophages! Je n'en accepte pas la responsabilité, et, si vous y persévérez, je me retire dès le premier jour.
«Si vous voulez bien comprendre, au contraire, que, l'esclave étant une mauvaise propriété, mais enfin une propriété légale, garantie par l'État comme toutes les autres, vous ne pouvez l'exproprier sans indemnité aux propriétaires, et sans donner en même temps aux propriétaires du sol, par votre indemnité, les moyens de payer un salaire à l'esclave émancipé pour son travail devenu libre, je reste alors et je poursuivrai persévéramment avec vous cette œuvre d'humanité et de civilisation!»