«Pendant des années, je fis et je refis des oiseaux. Ces oiseaux ressemblaient tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons. Moi qui avais obstinément blâmé les planches du livre que mon père m'avait donné; moi dont la critique avait relevé mille défauts dans ces portraits, combien je fus honteux quand mes patients efforts n'aboutirent qu'à des résultats si misérables, qu'à peine pouvais-je reconnaître moi-même l'oiseau que je venais de dessiner! Mon pinceau, père et créateur d'une race inouïe et disproportionnée, me faisait pitié à moi-même. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion. Plus mes oiseaux étaient mal dessinés et mal peints, plus les originaux me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur plumage et leurs diverses particularités, je continuais sans le savoir l'étude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie comparée. Tous les détails de l'organisation des oiseaux, je les connaissais d'autant mieux que je cherchais avec une plus laborieuse patience à les reproduire exactement. Telle était l'intensité de cette passion puérile qui n'a pas diminué avec l'âge, que, si l'on m'eût enlevé mes dessins, je crois que l'on m'eût donné la mort. Ce travail occupait mes nuits et mes jours. Chaque année produisait une immense quantité de détestables dessins, que je condamnais au feu, le jour de leur naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de papier barbouillé allumaient dans le foyer paternel!
«Mon père crut découvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle pour les arts du dessin. À quinze ans, il m'envoya à Paris, où j'étudiai les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques, des bouches colossales, des têtes de chevaux antiques sortirent de mon crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier me semblait froide et dénuée d'intérêt. Je revins à mes forêts natales.
«À peine de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur, mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour moi.
«Je reçus de mon père un don qui me fut doublement agréable, et par la valeur même du cadeau, et par le charme d'une attention qui flattait mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d'une plantation magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière Schuylkill, et traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai dans ce délicieux séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, les collines boisées offrent au paysagiste de si pittoresques modèles. Dieu bénit mon union; les soins du ménage, la tendresse que je ressentais pour ma femme et la naissance de deux enfants ne diminuèrent pas ma passion ornithologique. Mes amis la désapprouvaient.
«Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent. Mon enthousiasme me soutenait toujours; et vingt années d'investigations et d'observations accrurent encore cette flamme secrète qui m'animait. C'était vers les bois antiques du continent américain qu'un invincible attrait me précipitait, malgré les conseils de tous ceux qui me connaissaient. Ils ne pouvaient s'associer à mes pensées, jouir de mon bonheur, ni savoir quelle volupté c'est pour moi d'observer de mes propres yeux les scènes vivantes de la nature. Pour eux j'étais un monomane, inaccessible à toute autre idée qu'à une idée dominante, un fou négligeant ses devoirs et sacrifiant ses intérêts à la folie qui le possède. J'entreprenais seul de longs et périlleux voyages; je battais les bois, je m'égarais dans les solitudes séculaires; les rives de nos lacs immenses, nos vastes prairies et les plages de l'Atlantique me voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des années s'écoulèrent ainsi loin de ma famille.
«Lecteur! ce n'était pas un désir de gloire qui me conduisait dans cet exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la posséder tout entière; homme fait, le même désir, la même ivresse vivaient dans mon cœur. Jamais alors je ne conçus l'espérance de devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à Philadelphie, m'engagea vivement à publier mes essais, et changea le cours de mes idées: c'était le premier encouragement que l'on me donnait. D'ailleurs Philadelphie et New-York, où je reçus un excellent accueil, ne m'offrirent aucun moyen pécuniaire de continuer mon entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque glissa de nouveau sur ces lacs qui semblent des océans, je m'enfonçai de nouveau dans mes solitudes chéries.
«Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se complétait; je commençai à rêver la gloire; le burin d'un graveur européen ne pourrait-il pas éterniser l'œuvre de ma jeunesse, le résultat de ce labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressèrent mon imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir s'agrandir.
«Après avoir habité pendant plusieurs années le village d'Henderson, dans le Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie. Mes dessins, mon trésor, mon espoir, étaient soigneusement emballés dans une malle que je fermai et que je confiai à l'un de mes parents, non sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si précieux pour moi. Mon absence dura six semaines. Aussitôt après mon retour, je demandai ce qu'était devenue ma malle. On me l'apporta; je l'ouvris. Jugez de mon désespoir. Il n'y avait plus là que des lambeaux de papier déchiré, morcelé, presque en poussière; lit commode et doux, sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwége. Un couple de ces animaux avait rongé le bois, s'était introduit dans la boîte et y avait installé sa famille: voilà tout ce qui me restait de mes travaux; près de deux mille habitants de l'air, dessinés et coloriés de ma main, étaient anéantis. Une flamme poignante traversa mon cerveau comme une flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent; j'eus la fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force morale se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, mon album, ma gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts comme si rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant mes dessins, et charmé de voir qu'ils réussissaient mieux qu'auparavant. Il me fallut trois années pour réparer le dommage causé par les rats de Norwége: ce furent trois années de bonheur.
«Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s'y trouvaient encore me causaient de regret et de chagrin: je désirais vivement être en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre à fin une si vaste entreprise! Je me promis de ne rien négliger de ce que ma bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en jour je m'éloignai davantage des lieux habités par les hommes; dix-huit mois s'écoulèrent; ma tâche était remplie; j'avais exploré toutes les retraites de nos forêts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors la Louisiane; et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau continent, je fis voile pour le vieux monde.
«Une traversée heureuse me conduisit en Angleterre. À l'aspect de ces côtes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage pouvait me payer de tant de peines, dont l'indifférence pouvait aussi me laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empêcher de ressentir une terreur et une anxiété profondes. Je songeai à ma situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n'avais pas un seul ami, à ce désert peuplé d'hommes inconnus, peut-être hostiles. Je regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage; et mon entreprise, qui m'avait paru aventureuse jusqu'à l'héroïsme, me sembla téméraire jusqu'à la démence; mais Dieu soit loué!»