«Je vois enfin devant moi terminé le troisième volume de mes conversations avec Gœthe, promis depuis longtemps; j'éprouve la joie que donne le triomphe de grands obstacles. J'étais dans une situation très-difficile. Je ressemblais au marin qui ne peut pas faire route par le vent du jour, et qui est obligé d'attendre, avec la plus grande patience, des semaines et des mois jusqu'à ce que le vent favorable, qui soufflait il y a des années, souffle de nouveau. Dans le temps heureux où j'écrivis les deux premiers volumes, je marchais avec un vent favorable; les paroles récemment prononcées résonnaient encore dans mes oreilles, et le commerce animé que j'avais avec cet homme extraordinaire me maintenait dans une atmosphère d'enthousiasme, qui m'entraînait en avant et semblait me donner des ailes.

«Mais aujourd'hui, déjà depuis bien des années cette voix est muette, et le bonheur dont je jouissais dans ce contact avec sa personne est bien loin derrière moi; aussi je ne pouvais trouver l'ardeur nécessaire que dans les heures où il m'était donné de rentrer en moi-même, assez profondément pour pénétrer dans ces asiles de l'âme que rien ne trouble; là je pouvais revoir le passé avec ses fraîches couleurs; il se redressait devant moi, et je voyais de grandes pensées, des fragments de cette grande âme apparaître à mes regards, comme apparaîtraient des sommets lointains, mais éclairés par la lumière du jour céleste, aussi éclatante que la lumière du soleil.

«La joie que j'éprouvais dans ces moments me rendait tout mon feu; les idées et la suite de leur développement, les expressions telles qu'elles avaient été prononcées, tout redevenait clair comme un souvenir de la veille. Gœthe vivait encore devant moi; j'entendais de nouveau le timbre aimé de sa voix, à laquelle nulle autre ne peut être comparée. Je le voyais de nouveau, le soir, avec son étoile sur son habit noir, dans son salon brillamment éclairé, plaisanter au milieu de son cercle, rire et causer gaiement. Je le voyais un autre jour par un beau temps, à côté de moi dans sa voiture, en pardessus brun, en casquette bleue, son manteau gris clair étendu sur ses genoux; son teint brun est frais comme le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et se perdent dans l'air, mêlées au roulement de la voiture qu'elles dominent. Ou bien, je me voyais encore, le soir, dans son cabinet d'étude, éclairé par la tranquille lumière de la bougie; il était assis à la table, en face de moi, en robe de chambre de flanelle blanche. La douce émotion que l'on ressent au soir d'une journée bien employée respirait sur ses traits; notre conversation roulait sur de grands et nobles sujets; je voyais alors se montrer tout ce que sa nature renfermait de plus élevé, et mon âme s'enflammait à la sienne. Entre nous régnait la plus profonde harmonie; il me tendait sa main par-dessus la table, et je la pressais; puis je saisissais un verre rempli, placé près de moi, et je le vidais en silence, et je lui faisais une secrète libation, les regards passant au-dessus de mon verre et reposant dans les siens.

«Dans ces moments, je le retrouvais dans toute sa vie, et ses paroles résonnaient de nouveau comme autrefois.—Mais on le sait, quel que soit le bonheur que nous ayons à penser à un mort bien-aimé, le fracas confus du jour qui s'écoule fait que souvent pendant des semaines et des mois notre pensée ne se tourne vers lui que passagèrement; et les moments de calme et de profond recueillement où nous croyons posséder de nouveau, dans toute la vivacité de la vie, cet ami parti avant nous, ces moments se mettent au nombre des rares et belles heures d'existence.—Il en était ainsi de moi avec Gœthe.—Souvent des mois se passaient où mon âme, absorbée par les relations de la vie journalière, était morte pour lui, et il n'adressait pas un seul mot à mon esprit. Puis venaient d'autres semaines, d'autres mois de disposition stérile, pendant lesquels rien en moi ne voulait ni germer ni fleurir. Ces temps de néant, il fallait que j'eusse la grande patience de les laisser s'écouler inutiles, car, dans de pareilles circonstances, ce que j'aurais écrit n'aurait rien valu. Je devais attendre de la fortune le retour des heures où le passé revivait et se représentait devant moi, où je jouissais d'une énergie intellectuelle assez grande, d'un bien-être physique assez complet pour élever mon âme à cette hauteur à laquelle il faut que je parvienne pour être digne de voir de nouveau reparaître en moi les idées et les sentiments de Gœthe.—Car j'avais affaire à un héros que je ne devais pas abaisser. Pour être vrai, il devait se montrer avec toute la bienveillance de ses jugements, avec la pleine clarté et la pleine force de son intelligence, avec la dignité naturelle à un caractère élevé.—Ce n'était pas là une petite difficulté.

«Mes relations avec lui avaient un caractère de tendresse tout particulier; c'étaient celles de l'écolier avec son maître, du fils avec son père, de l'âme avide d'instruction avec l'âme riche de connaissances. Il me fit entrer dans sa société et prendre part aux jouissances intellectuelles et aussi aux plaisirs plus mondains d'un être supérieur. Souvent je le voyais seulement tous les huit jours, le soir; souvent j'avais le bonheur de le voir à midi tous les jours, tantôt en grande compagnie, tantôt tête à tête, à dîner.

«Sa conversation était variée comme ses œuvres. Il était toujours le même et toujours différent. S'il était occupé d'une grande idée, ses paroles coulaient avec une inépuisable richesse; on croyait alors être au printemps, dans un jardin où tout est en fleur, où tout éblouit, et empêche de penser à se cueillir un bouquet. Dans d'autres temps, au contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait avoir couvert son âme, et dans certains jours on sentait auprès de lui comme un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les frimas et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d'été avec tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les buissons, dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le ciel bleu était traversé par le cri de coucou, et dans la plaine en fleurs bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'écouter! Sa présence enivrait, et chacune de ses paroles semblait élargir le cœur.

«C'est ainsi qu'en lui on voyait comme dans une lutte et dans une succession perpétuelle tour à tour l'hiver et l'été, la vieillesse et la jeunesse; mais il était admirable que, dans ce vieillard de soixante-dix et de quatre-vingts ans, ce fût la jeunesse qui reprît toujours le dessus, car ces journées où l'automne ou l'hiver se faisaient sentir n'étaient que de rares exceptions.

«L'empire qu'il avait sur lui-même était remarquable, et c'est là même une des originalités les plus saillantes de son caractère. Il y a une parenté étroite entre cet empire qu'il avait sur lui-même et la puissance de réflexion qui le maintenait toujours maître du sujet qu'il traitait en écrivant, et qui lui permettait de donner à ses œuvres ce fini dans la forme que nous admirons. C'est aussi par une conséquence de ce trait de son caractère que, dans maints de ses livres et dans maintes de ses assertions orales, il est très-retenu et plein de réserve.—Mais il y avait d'heureux moments où un génie plus puissant se rendait maître de lui, et lui faisait abandonner son empire sur lui-même; alors la conversation avait une effervescence toute juvénile, elle se précipitait comme un torrent qui descend des montagnes. C'est dans de pareils moments qu'il versait tous les trésors de grandeur et de bonté que renfermait son âme, et ce sont de pareils moments qui font comprendre comment ses amis de jeunesse ont dit de lui que ses paroles étaient bien supérieures à ses écrits imprimés.»

IX.

Les entretiens s'ouvrent par une forte maladie du vieillard, que la vigueur de sa constitution fait triompher de la mort. Un fils ne raconterait pas avec plus de sollicitude les phases de la maladie.