«Nous parlâmes de mes projets de voyage. Je ne pouvais me rassasier de regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont chacun avait son expression, et dans tous se lisaient la loyauté, la solidité, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur, sans se presser, comme on se figure que doit parler un vieux roi. On voyait qu'il a en lui-même son point d'appui et qu'il est au-dessus de l'éloge ou du blâme.

«Je ressentais près de lui un bien-être inexprimable; j'éprouvais ce calme que peut éprouver l'homme qui, après longue fatigue et longue espérance, voit enfin exaucés ses vœux les plus chers. Il me parla de ma lettre, et me dit que j'avais raison en soutenant que, si un homme a su traiter avec clarté un certain sujet, il a prouvé par là qu'il pouvait se distinguer dans beaucoup d'autres occasions toutes différentes.

«On ne peut pas savoir comment les choses tourneront, dit-il; à Berlin, j'ai beaucoup de belles connaissances; nous verrons, j'ai pensé à vous ces jours-ci.»

«Et, en parlant ainsi, il souriait en lui-même d'un air affectueux. Il m'indiqua toutes les curiosités que j'avais encore à visiter à Weimar, et me dit qu'il prierait son secrétaire, M. Krœuter, de vouloir bien me conduire partout. Mais surtout il me recommanda de ne pas manquer d'aller au théâtre. Nous nous séparâmes très-amicalement. J'étais on ne peut plus heureux, car chacune de ses paroles respirait la bienveillance, et je sentais qu'il avait une bonne opinion de moi.»

«Mercredi, 11 juin 1823.

«J'ai reçu ce matin une carte de Gœthe sur laquelle était une nouvelle invitation de me rendre chez lui. Je suis resté une petite heure. Il m'a paru aujourd'hui tout autre qu'hier; il semblait en tout vif et décidé comme un jeune homme. En entrant, il m'apporta deux gros volumes et me dit:

«Il ne faut pas que vous partiez si vite; il faut que nous fassions plus ample connaissance. Je désire vous voir et causer davantage avec vous. Mais, pour ne pas rester dans le champ trop vaste des généralités, j'ai pensé à un travail positif qui sera entre nous un intermédiaire pour nous lier et pour converser. Ces deux volumes renferment le Journal littéraire de Francfort, des années 1772 et 1773; c'est là que tous les petits articles de critique que j'écrivais alors ont été publiés. Ils ne sont pas signés, mais, comme vous connaissez ma manière de penser, vous les distinguerez bien des autres. Je voudrais que vous voulussiez bien examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire ce que vous en pensez. Je désire savoir s'ils méritent d'être introduits dans la prochaine édition de mes œuvres[8]. Ces écrits sont maintenant trop loin de moi, je n'ai plus de jugement sur eux. Vous, jeunes gens, vous devez sentir s'ils ont pour vous de la valeur et jusqu'à quel point, dans l'état actuel de la littérature, ils peuvent être encore utiles. J'en ai déjà fait prendre des copies que vous aurez plus tard pour les comparer avec l'original. Dans la dernière rédaction, il est possible aussi qu'il soit bon de faire çà et là quelques suppressions ou quelques corrections sans altérer le caractère de l'ensemble.»

«Je lui répondis que je m'essayerais très-volontiers sur ce travail, et que mon vœu le plus vif était de réussir à son gré.

«Quand vous aurez commencé, vous verrez, dit-il, que ce travail est fait comme pour vous; cela ira tout seul.»

«Il me dit alors qu'il allait passer l'été à Marienbad, qu'il désirait me voir rester à Iéna jusqu'à son retour.