«—Oui, dis-je, j'irai au théâtre; il me semble que ce soir il vaut mieux pour moi que je rie.
«—Restez donc seulement jusque vers six heures, mais jusque-là nous pouvons encore causer un peu.»
«Stadelmann apporta des bougies, qu'il plaça sur la table de travail de Gœthe. Gœthe me pria de m'asseoir près de la lumière: il voulait me donner quelque chose à lire. Et que me présenta-t-il? Sa dernière, sa chère poésie, son Élégie de Marienbad.
«Il faut que je raconte un peu l'origine de cette poésie. Aussitôt après le retour de Gœthe des eaux, on avait répandu ici le bruit qu'il avait fait à Marienbad la connaissance d'une jeune dame aussi jolie que spirituelle[12], et qu'il s'était pris de passion pour elle. En entendant sa voix dans l'allée de la Source, il avait saisi son chapeau et avait couru vers elle. Il n'avait pas perdu une des heures pendant lesquelles il pouvait être près d'elle, il avait eu là des jours de bonheur, la séparation avait été très-pénible, et dans sa passion il avait écrit une poésie extrêmement belle, mais qu'il regardait comme une relique et qu'il tenait cachée. J'avais ajouté foi à ces bruits, parce qu'ils étaient tout à fait d'accord avec sa santé encore si verte, la puissance productive de son esprit et la fraîche vivacité de son cœur. J'avais longtemps éprouvé le plus ardent désir de connaître cette poésie, mais j'avais naturellement hésité à prier Gœthe de me la montrer. On jugera combien je m'estimai heureux quand je la tins sous mes yeux. Gœthe avait écrit lui-même ces vers en lettres latines sur du vélin, et les avait attachés avec un ruban de soie dans un carton couvert de maroquin rouge. Ces soins extérieurs prouvaient que Gœthe regarde ce manuscrit avec plus de faveur qu'aucun autre. Je le lus avec une joie profonde, et chaque ligne confirmait les bruits dont j'ai parlé; cependant les premiers vers faisaient voir que la connaissance n'avait pas été faite cette année, mais renouvelée. Le poëte tournait sans cesse autour d'une même idée et semblait toujours comme revenir à son point de départ; la conclusion, brisée d'une manière étrange, produisait un effet extraordinaire et saisissait vivement. Lorsque j'eus fini de lire, Gœthe revint vers moi:
«—Eh bien! n'est-ce pas? me dit-il, je vous ai montré là quelque chose de bon. Dans quelques jours vous me tirerez vos présages là-dessus.»
«Il y a quelques jours, je descendais la route d'Erfurth par un beau temps, quand un homme âgé se joignit à moi, il avait l'apparence d'un bourgeois dans l'aisance. Après quelques mots, l'entretien tomba sur Gœthe. Je lui demandai s'il le connaissait personnellement.
«Si je le connais! répondit-il avec satisfaction, j'ai été son valet de chambre pendant vingt ans.»
«Et il se répandit en éloges sur son ancien maître. Je le priai de me parler de la jeunesse de Gœthe, ce qu'il fit volontiers:
«Il pouvait avoir vingt-sept ans, me dit-il, quand j'étais chez lui; il était très-maigre, agile et délicat, je l'aurais facilement porté.»