«—Et avez-vous cru Gœthe sur parole?»
«—Oui, je crus ce qu'il disait, car ses prédictions étaient toujours vérifiées par les faits. Le jour suivant, mon maître fit part à la cour de ses observations, et une dame dit à l'oreille de sa voisine: «Gœthe extravague;» mais le duc et les autres messieurs ont cru Gœthe, et on apprit bientôt qu'il avait vu juste, car quelques semaines plus tard arriva la nouvelle que, cette même nuit, une partie de Messine avait été détruite par un tremblement de terre.»
«Lundi, 17 novembre 1823.
«Je suis allé hier un instant chez Gœthe. La présence de Humboldt et sa conversation semblent avoir exercé sur lui une influence favorable. Sa souffrance ne me semble pas seulement physique. Je crois bien plutôt que cette passion pour une jeune dame, qui, l'été dernier, l'a saisi à Marienbad, passion qu'il veut combattre, doit être regardée comme la cause principale de sa maladie.»
Nous avons connu, au même âge, une même aventure de Béranger qui disparut complétement du monde pendant quelques mois pour combattre l'amour par la solitude. Ce mystère de sa vie n'est pas connu, encore moins expliqué, mais il est vrai. L'âge instruit l'homme, mais ne corrige pas sa nature.
XI.
«Je lui rappelai sa conversation avec Napoléon, que je connais par l'esquisse qui se trouve dans ses papiers inédits, et que je l'ai prié plusieurs fois de terminer.
«—Napoléon, dis-je, vous a désigné dans Werther un passage qui ne se soutenait pas en face d'une critique sévère; et vous avez été de son avis. Je voudrais bien savoir quel est ce passage.»
«—Devinez!» dit Gœthe avec un mystérieux sourire.
«—J'ai cru, répondis-je, que c'était le passage où Lotte envoie les pistolets à Werther, sans dire un mot à Albert, sans lui communiquer ses pressentiments et ses craintes. Vous avez fait tout ce que vous pouviez pour rendre acceptable ce silence, mais aucun motif n'était suffisant en face de la nécessité pressante de sauver la vie de son ami.»