«Zelter avait écrit entre autres ce passage:

«Que tu ne serais pas un homme à bâtir à Weimar un théâtre pour le peuple, je l'avais deviné depuis longtemps. Celui qui se fait feuille, la chèvre le mange. C'est à quoi devraient réfléchir d'autres puissances, qui veulent renfermer dans le tonneau le vin qui fermente.»

«—Mes amis, nous avons vu cela!»

«—Oui, et nous le voyons encore.»

«Gœthe me regarda et nous nous mîmes à rire.»

«Zelter est un bon et digne homme, dit-il, mais il lui arrive parfois de ne pas me comprendre et de donner à mes paroles une fausse interprétation. J'ai consacré au peuple et à son enseignement ma vie entière, pourquoi ne lui construirais-je pas aussi un théâtre? Mais ici, à Weimar, dans cette petite résidence[21] où l'on trouve, comme on l'a dit par plaisanterie, fort peu d'habitants et dix mille poëtes, peut-il être beaucoup question du peuple, et surtout d'un théâtre du peuple? Weimar, sans doute, deviendra une très-grande ville, mais il nous faut cependant attendre encore quelques siècles pour que le peuple de Weimar compose une masse telle, qu'il ait son théâtre et le soutienne.»

«On avait attelé; nous partîmes pour le jardin de sa maison de campagne. La soirée était calme et douce, l'air un peu lourd, et l'on voyait de grands nuages se réunir en masses orageuses. Gœthe restait dans la voiture silencieux, et évidemment préoccupé. Pour moi, j'écoutais les merles et les grives qui, sur les branches extrêmes des chênes encore sans verdure, jetaient leurs notes à l'orage près d'éclater. Gœthe tourna ses regards vers les nuages, les promena sur la verdure naissante qui, partout autour de nous, des deux côtés du chemin, dans la prairie, dans les buissons, aux haies, commençait à bourgeonner, puis il dit:

«Une chaude pluie d'orage, comme cette soirée nous la promet, et nous allons revoir apparaître le printemps dans toute sa splendeur et sa prodigalité!»

«Les nuages devenaient plus menaçants, on entendait un sourd tonnerre, quelques gouttes tombèrent, et Gœthe pensa qu'il était sage de retourner à la ville. Quand nous fûmes devant sa porte:

«Si vous n'avez rien à faire, me dit-il, montez chez moi, et restez encore une petite heure avec moi.»