Nous avions de plus le droit de faire pâturer les cinq moutons et les trois chèvres dans tous les steppes en friche, dans les bruyères incultes et dans les bois de lauriers, pourvu que les bêtes ne touchassent ni aux mûriers, ni au champ de maïs, ni à la vigne, ni à l'herbe du pré dans le ravin de la source; nous pouvions aussi faire un sentier à travers le pré et aller puiser de l'eau, pour nous et pour les bêtes, à la source sous la grotte; mais il nous était défendu de troubler l'eau du bassin en y lavant les toisons; le beau bassin d'eau claire, où Fior d'Aliza se plaisait tant à se mirer à travers les branches de saule, ne devait plus réfléchir que les étoiles de là-haut. C'était pourtant notre étoile, à nous, et la source parut devenir sombre depuis que l'enfant ne s'y mirait plus à côté de son cousin.

XC

Voilà, monsieur, comme tout fut fait par la volonté des juges de Lucques. Ces hommes s'en allèrent gaiement le soir, après leur opération finie, et nous restâmes tous les cinq sans nous dire un mot, jusqu'à la nuit noire, sur le seuil de notre porte. Chacun pensait, à part soi: «Qu'allons-nous faire? Fior d'Aliza pensait à son pré tout fleuri d'étoiles, de clochettes, de toutes sortes de fleurs dont elle ne ferait plus de couronnes pour la Madone, et dont elle ne rapporterait plus les brassées embaumées à l'étable des bêtes; Antonio, à ses belles quenouilles de maïs barbues et dorées qui allaient être moissonnées par d'autres et pour d'autres que nous; Magdalena, à ses vers à soie qui allaient mourir faute de feuilles de mûrier, et dont les cocons blancs et jaunes ne se dévideraient plus sur son rouet pendant les soirs d'hiver pour remplir de sel le bahut de bois de noyer au coin de l'âtre.

Moi, je pensais aux sacs de châtaignes que les cueilleurs de la plaine viendraient ramasser sous mes yeux au mois de septembre, et qu'ils emporteraient à Lucques, sans s'inquiéter s'il nous en resterait pour vivre sur les cinq branches réservées aux habitants de la maison.

Je pensais aussi à cette pauvre vieille vigne qui avait coûté tant de peine à cultiver, à nos pères et à nos mères, à ces ceps reconnaissants, comme s'ils avaient des cœurs humains, qui montaient de si loin pour embrasser la porte, la fenêtre, le toit, de leurs pampres les plus lourdes grappes. Pauvres ceps! dont les racines ne seront plus à nous pendant que leurs feuilles, leur ombre et leurs grappes nous serviraient encore de si bas.

Quant aux sept figuiers, ils nous restaient tous les sept comme des arbres domestiques; on n'avait pas pu nous en déposséder, parce que leurs racines étaient sous les murs de la maison; c'était une bonne récolte qui n'était pas à dédaigner dans les années où la fleur des châtaigniers aurait gelé sous le givre; les figues, séchées sur le toit dans les saisons chaudes, pouvaient bien remplir quatre sacs bien tassés; c'était quasi de quoi nous empêcher de mourir de faim, en les faisant gonfler et cuire dans le lait des chèvres.

Nous nous couchâmes sans nous parler, de peur que le son de la voix de l'un ne fît pleurer l'autre, mais nous ne dormîmes pas, bien que nous en fissions le semblant. J'entendis toute la nuit chacun de nous se retourner dans sa couche et soupirer le plus bas qu'il pouvait, pour cacher son insomnie à la famille; jusqu'au chien qui ne dormit pas cette nuit-là, et qui ne cessa pas de gronder ou de hurler du côté de Lucques, comme s'il avait compris que les hommes qui étaient partis par ce sentier n'étaient pas nos amis. Ah! les bêtes, monsieur, cela en sait plus long que nous, allez; celui-là vous le fera bien voir tout à l'heure.

XCI

Dès qu'il fit jour, nous sortîmes tous ensemble, y compris les bêtes et le chien; nous allâmes reconnaître de l'œil, aux beaux premiers rayons du soleil d'été rasant les montagnes, dont il semblait balayer les longues ombres et sécher la rosée, le dommage que la journée de la veille nous avait fait.

Hélas! qu'on nous en avait pris long, et qu'il nous en restait peu. Comme Jephté, dans la Bible, monsieur, qu'on dit qui alla se pleurer elle-même sur les collines, nous ne pûmes nous empêcher de nous pleurer nous tous: Fior d'Aliza, sur son beau pré vert et sur les bords fleuris de son bassin au bord de la grotte, dont elle aimait tant la chute de la source, gaie et triste, dans le bassin; Hyeronimo, sur ses tiges presque mûres de maïs, dont il embrassait des lèvres les plus belles quenouilles en leur disant adieu dans sa pensée; Magdalena, dans la plantation des mûriers dont les feuilles ne gonfleraient plus son tablier pour les rapporter à ses petites bêtes fileuses comme elle; moi, sous le châtaignier qu'on nous avait coupé en quatre sur le papier, dont nous n'aurions plus que l'ombre d'un côté, et ce que l'automne fait tomber par charité sur notre herbe, et dont je n'aurais pas même une branche en toute propriété, à moi, pour m'y tailler une bière!