—Oh! quoi, dit-il, ils ont bien eu le cœur de couper les pampres qui montent innocemment de père en fils jusqu'à votre foyer!... Hélas! c'est trop vrai, ajouta-t-il en levant les mains au ciel et en regardant les feuilles mortes qui n'avaient plus la force de supporter le poids de leurs lourdes grappes flétries. Se peut-il que la malignité des hommes aille jusque-là? Ah! que j'y ai passé de bons soirs à causer à l'ombre, avec vos braves pères, en buvant une goutte du bon jus de vos ceps et en bénissant san Francisco des dons de Dieu pour les cœurs simples; mais à présent, continua-t-il, je ne repasserai jamais là sans maudire la perversité des méchants!... Mais non, ajouta-t-il en se reprenant, non, ne maudissons personne, même ceux qui nous font du mal; plaignons-les, au lieu de les haïr. La pitié est la charité des persécutés envers les persécuteurs: c'est la seule vengeance qui plaît à Celui qui est là-haut. Prions pour eux; n'est-ce pas plus malheureux d'être bourreau que d'être victime?
CI
C'est ainsi qu'il nous consola, en prenant part, par ses larmes, à la mort de notre treille, et qu'il tourna notre colère en miséricorde pour nos ennemis. Puis:
—Voyons donc, dit-il, ce fatal papier qui vous a dépossédés de l'héritage des Zampognari, que j'ai toujours cru aussi à vous que ce rocher est à la montagne, ou que cette mousse est à ce rocher. Je suis bien vieux, j'ai plus de quatre-vingt-dix ans d'âge; qui sait peut-être si le bon Dieu ne m'a laissé vieillir ainsi inutile à moi et au monde, que pour rendre témoignage pour les pauvres Zampognari contre quelques traits de plume de scribe, qui cherche des procès pour gagner son pain dans des paperasses, comme l'écureuil cherche la noisette dans la mousse en retournant les feuilles mortes? Donnez-moi ce papier: la première fois que j'irai encore à Lucques, je le ferai voir au professeur de droit Manzi, mon vieil ami.
Le père Hilario emporta le papier, et nous n'y pensâmes plus que pour pleurer notre vendange égrenée à terre; les oiseaux du ciel eux-mêmes semblèrent la pleurer avec nous; les passereaux, les grives, les colombes, les merles, quand ils s'aperçurent que les pampres noircissaient, que les feuilles tombaient en été comme après une gelée d'hiver, se réunissaient en tourbillon dans l'air au-dessus de la maison nue, et allaient et venaient comme des fous en jetant de petits cris désespérés; on eût dit qu'un renard était entré furtivement dans leur nid et avait mangé leurs œufs pendant qu'ils étaient sortis de l'arbre.
CII
Ainsi chaque jour resserrait notre pauvre vie; mais ce fut bien pis, quelques semaines après, quand les quenouilles de maïs furent mûres et que la seconde récolte des feuilles de mûrier demanda à être cueillie. Tous les jours, comme si nous avions été des voleurs, des agents du sbire rôdaient ici et là dans nos alentours, épiant les chèvres et les moutons qui nous donnaient le lait et la laine dans notre pauvreté toujours croissante; l'huile de la lampe, que nous entretenions dans la cabane, le soir, devant la Madone, ne pouvant plus en acheter à la ville, semblait leur faire envie; ils prétendaient que Fior d'Aliza, sa mère et Hyeronimo, nous n'avions pas le droit d'aller cueillir les noisettes que nous pilions dans le mortier pour en tirer quelques gouttes. Ils disaient que ces noisettes des bois voisins et sans maître appartenaient bien aux écureuils, mais pas à nous; ils ne voulaient pas non plus que nous ramassassions la mousse des steppes des voisins pour en faire des litières à nos bêtes, parce que, disaient-ils, la mousse tient chaud à la terre, et que cette terre n'était plus à nous. S'ils avaient pu, ils auraient confisqué le vent et interdit aux petites hirondelles de venir nous réjouir de leur babillage dans leurs nids cachés sous le rebord du toit. Mon Dieu! avions-nous à souffrir! Et cependant l'air est si bon ici sur ces cimes où la mal'aria n'ose pas monter.
Hyeronimo devenait le plus bel adolescent de toute la plaine de Lucques; quant à Fior d'Aliza, la force de la jeunesse est telle qu'elle florissait d'autant mieux sous nos larmes qu'elle avait plus de peine, comme ces herbes du bord de la cascade, qui sont d'autant plus riches et d'autant plus rouges qu'elles sont plus souvent mouillées par l'écume et resséchées par le rayon de soleil. Elle chantait déjà sur la porte qu'elle avait encore une goutte de pleurs sur les cils des yeux. On dit qu'elle éblouissait tous les pèlerins, qui s'arrêtaient exprès pour lui demander une gorgée d'eau dans sa cruche. «Si les anges habitaient encore les hauts lieux, disaient-ils entre eux, en s'éloignant et en se retournant pour la regarder encore, nous dirions que ce n'est pas une fille de l'homme, mais une créature de lumière.» J'étais tout réjoui quand la mère de Hyeronimo, qui l'aimait comme sa fille, me rapportait ce qu'elle avait entendu ainsi de la bouche des passants. Hyeronimo s'en apercevait aussi tous les jours davantage; il en était fier, mais aussi un peu jaloux. Il n'aimait pas que ces sbires rôdassent sans cesse ainsi autour de nos limites. Fior d'Aliza, toutes les fois qu'elle sortait pour mener les chèvres à la feuille, l'appelait pour l'accompagner; avec lui, elle n'avait plus peur.
CIII
Cependant, un matin qu'il était allé dénicher des œufs de faisan dans les bruyères au plus haut des montagnes, derrière l'ermitage des Camaldules, elle eut bien plus que peur, et nous avec elle, hélas!