—Moi, monsieur, donner Fior d'Aliza pour quoi que ce soit, même pour ma pauvre vie en ce bas-monde! Ah! si c'est là le prix qu'exige le ciel pour nous épargner, qu'il nous tue tout de suite; qu'il nous ensevelisse tous les quatre ensemble dans le tronc de l'arbre que ces bourreaux de bûcherons vont abattre sur nos têtes! Mille fois plutôt mourir que de céder ma fille à cet homme dur! Quand ce serait même le prince de Lucques, il n'aurait pas assez de son duché pour la payer à sa tante, à son père et à Hyeronimo; c'est comme si vous me disiez qu'on va payer à quelqu'un le souffle de sa respiration; quand la somme serait comptée, l'homme serait mort.
Elle fondit en larmes et elle devint rouge comme une feuille morte de notre treille coupée, de douleur et de honte de ce qu'on osait seulement lui faire une si offensante proposition.
CVII
—Eh bien! voilà l'ombre de la branche qui touche aux racines, dit Calamayo en la regardant d'un regard de cruelle interrogation. Allons! à vos haches et à vos pioches! cria-t-il aux bûcherons.
Ils levèrent leurs haches, et je les entendis retomber sur le tronc près des racines avec un bruit sourd, tout semblable au bruit des pelletées de terre pierreuse que j'entendis tomber sur la bière de mon frère et de ma jeune femme quand nous allâmes les ensevelir, il y a treize ans, là-haut, au cimetière des Camaldules; les éclats d'écorce de bois volèrent sous l'acier jusqu'à nos pieds. Nous perdîmes la raison à ce bruit; il nous sembla que chaque coup du tranchant des haches nous emportait un morceau de nos cœurs. Magdalena, Fior d'Aliza et moi, nous tombâmes à terre, et nous nous traînâmes sur nos genoux vers le châtaignier en lui faisant un rempart de nos mains étendues, en l'embrassant de nos bras, de nos poitrines, de nos bouches, comme si l'on avait voulu tuer notre père et notre mère.
Les bûcherons s'arrêtèrent, leurs haches levées, de peur de nous blesser en les laissant retomber contre le pied de l'arbre.
—Écartez ces misérables insensés, s'écria l'homme de loi, qui font violence à la justice!
CVIII
À ces mots, il prit Fior d'Aliza par l'épaule et la jeta rudement en arrière sur une racine, où son front évanoui toucha rudement, et où la veine de sa tempe jeta quelques gouttes de sang qui rougit sa joue et ses beaux cheveux blonds; puis, aidé par deux des plus robustes bûcherons, il repoussa violemment Magdalena et moi du tronc de l'arbre.
Pendant ce temps, il faisait signe aux autres de frapper plus fort sur l'entaille déjà ouverte dans le tronc du châtaignier, et les éclats de l'écorce et du bois saignant jonchaient l'herbe aux pieds des ouvriers.