Calamayo et ses ouvriers se retirèrent après cette protestation en nous faisant des gestes et en poussant des clameurs de vengeance. Ma pauvre sœur, prenant la tête ensanglantée de Fior d'Aliza sur ses genoux, étancha le sang que sa chute sur la racine faisait égoutter de sa tempe. Hyeronimo alla puiser de l'eau dans le creux de ses deux mains pour laver et démêler ses beaux cheveux blonds, humides de sang et poudrés de terre.

Ce fut alors que nous pleurâmes tous les quatre, comme nous n'avions jamais pleuré. Hélas! nous étions restés vainqueurs, grâce à l'apparition et au courage d'Hyeronimo.

L'entaille de l'arbre, quoique saignante, n'était pas mortelle: en plaquant de la terre humide sur la blessure et en la recouvrant de morceaux d'écorce reliés autour du tronc par des lianes, nous pouvions le guérir et vivre encore de ses dons d'automne tous les hivers; notre petit troupeau de chèvres et de cabris nous alimenterait pendant la belle saison, nos figues sèches nous remplaceraient les raisins disparus avec la vigne; mais nous ne nous dissimulions pas que le châtaignier n'avait pas longtemps à vivre, puisque le sbire et son conseiller avaient juré de nous réduire à la mendicité et de nous expulser par la faim de notre pauvre nid sur la montagne.

CXI

Ma sœur nous raconta l'amour du capitaine des sbires pour sa belle enfant, la condition que l'avocat avait mise tout bas à la vie du châtaignier et à la restitution de nos petits champs, troqués contre la cousine d'Hyeronimo. À cette confidence, Hyeronimo, sans rien dire, devint plus rouge et plus resplendissant de colère contenue, que quand il s'était jeté, sa hachette à la main, seul contre dix hommes armés. Fior d'Aliza ne le vit pas, mais elle devint pâle comme un linge et se colla convulsivement contre le sein de sa mère.

Quant à moi, je mis ma tête aveugle entre mes deux mains, sur mes genoux tout tremblants, et je pressentis confusément de grands malheurs. Hélas! pourquoi ces seigneurs pèlerins de Lucques nous avaient-ils découverts dans notre pauvre cabane, et pourquoi Fior d'Aliza les avait-elle éblouis, comme une étoile dans un ciel de nuit, sur nos montagnes, éblouit l'œil et fait rêver à mal le berger!

CXII

Ces pressentiments n'étaient que trop fondés, monsieur; pourtant nous fûmes bien tranquilles pendant un certain temps après l'événement du châtaignier; nous guérissions avec beaucoup de soins sa blessure, comme vous voyez; tous les jours Hyeronimo et Fior d'Aliza apportaient au pied de l'arbre des mottes de terre humide, enlevées au bord de la grotte, pour rafraîchir l'arbre et pour le panser comme on panse un malade. Nous nous flattions qu'on nous avait oubliés là-bas, dans ce coin de rocher, où nous ne faisions point d'autre mal que de respirer, de nous aimer et de vivre.

CXIII

Mais l'amour d'un débauché qui a vu une innocente, et qui pense l'emmener dans sa maison, est un charbon ardent qui brûle la main et qui ne laisse pas dormir celui qui ne craint pas Dieu plus que le feu dans ses veines. La maudite beauté de l'enfant ne sortait plus de l'œil du sbire. Il avait résolu, par les conseils de Calamayo, sans doute, de nous entraîner dans la misère, d'éteindre notre foyer, de nous contraindre à aller mendier notre pain dans les rues de Lucques, de nous y ramasser ensuite comme des vagabonds, de nous jeter, ma sœur et moi séparément, dans un hôpital, de forcer Hyeronimo à s'expatrier dans les Maremmes ou sur quelque felouque de pêcheur; de faire enfermer, à cause de sa jeunesse et de sa beauté, Fior d'Aliza dans un couvent, pour l'y faire élever en dame et pour l'épouser ensuite comme par charité, grâce à l'abbesse qui était sa parente et sa complaisante.