Nous étions si troublés des blessures aux bras de la jeune fille, de la mort de tout notre pauvre troupeau, notre nourricier, et de la jambe coupée du pauvre chien, mon seul guide dans la montagne, que nous ne pensâmes seulement pas que ces hommes pouvaient remonter en force, après avoir laissé leur sergent blessé ou mort à leur caserne et déposé en justice contre nous. D'ailleurs, qu'avions-nous à nous reprocher que d'avoir rendu feu pour feu, en défendant la vie ou en vengeant le sang de notre innocente contre des assassins qui l'avaient frappée en traître, et qui avaient répandu un sang plus pur que celui d'Abel?

Le chevreau qu'elle portait encore, la tête renversée sur son épaule, expira sur ses genoux en entrant à la maison. Hyeronimo arracha avec ses dents les six gros grains de plomb qui étaient entrés sous sa peau, aussi tendre qu'une seconde écorce de châtaigne; sa mère lava les filets de sang qui en sortaient et pansa ses bras avec des feuilles de larges mauves bleues, retenues sur la blessure avec des étoupes fines.

Hyeronimo arrêta le sang que perdait Zampogna en entourant l'os de sa pauvre jambe coupée d'une terre glaise, et en retenant cette terre humide autour de l'os nu avec une bande arrachée de sa manche de chemise. Vous voyez que la pauvre petite bête est bien guérie, monsieur, dit l'aveugle en m'indiquant de la main le petit chien, aussi alerte que s'il avait eu ses quatre jambes, et, une fois guéri, il m'a conduit tout aussi bien dans les plus mauvais pas avec ses trois pattes qu'avec quatre.

Un boiteux, monsieur, ajouta-t-il en souriant et en caressant de la main la soie de Zampogna, n'est-ce pas assez pour un aveugle?

Cependant je vis une larme mouiller ses yeux sans regard, en caressant son ami estropié, le pauvre Zampogna.

CXVII

—Quelle nuit nous passâmes! monsieur. Magdalena, debout, allant sans cesse écouter si Fior d'Aliza respirait aussi doucement qu'à l'ordinaire; Hyeronimo, le chien sur sa poitrine, pour l'empêcher de faire un mouvement qui dérangeât son appareil de terre et de chanvre; moi, assis contre la porte avec le chevreau mort entre mes pieds, pensant à la chèvre et à la nourriture de la maison qui avait tari pour jamais avec sa mamelle percée de balles! Qu'allions-nous devenir avec de l'eau au lieu de lait pour assaisonner nos châtaignes sèches et nos figues coriaces? Comment soutiendrions-nous tous les quatre notre pauvre vie? Nous n'avions plus ni raves, ni maïs, ni goutte de vin, plus rien que les salsifis sauvages, les chicorées amères et l'oseille acide, qui poussaient çà et là dans les lagunes humides aux creux des hautes montagnes; il ne restait plus un seul baïoque de notre dernière récolte de soie, depuis que les mûriers donnaient leurs feuilles au fermier du sbire; et puis comment sortirais-je pour aller à la messe, le dimanche, aux Camaldules, si le pauvre Zampogna, que j'entendais respirer en haletant, venait à ne pas réchapper de son coup de feu? Ah! Dieu préserve mon pire ennemi d'une nuit comme celle que nous passâmes entre ces deux désastres de la cabane! Il n'y avait que l'innocente Fior d'Aliza qui dormait, quoique blessée, aussi tranquillement que l'agneau qui a laissé de sa laine dans les dents du loup.

CXVIII

Tout étourdis que nous étions par les événements de la journée, et tout abattus par la terreur qui nous enlevait jusqu'à la pensée du lendemain, cependant nous ne pouvions pas attendre le grand jour pour soustraire Hyeronimo au danger qui le menaçait et aux menaces que les sbires avaient proférées en s'éloignant.

—Il faut te sauver aux Camaldules, lui dit sa mère; tu appelleras du pied du mur, le frère Hilario, et tu le supplieras de t'ouvrir la chapelle où le bandit de San Stefano a vécu jusqu'à quatre-vingt-dix ans dans un asile inviolable à tous les gendarmes de Lucques, de Florence et de Pise, protégé par la sainteté du refuge. Les dimanches, après la messe, nous irons, ton père, Fior d'Aliza et moi, te porter ton linge et ta nourriture de la semaine.