Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.

CXXIe ENTRETIEN.

CONVERSATIONS DE GŒTHE,
PAR ECKERMANN.
(TROISIÈME PARTIE.)

I

Ne nous étonnons pas de cette admiration minutieuse qu'un grand esprit comme Gœthe inspire à ceux qui sont capables et dignes de l'entendre dans le repos de sa vieillesse à la fin de ses jours. C'est la loi du sort; et cette loi compensatrice est consolante à étudier. Les grands hommes ont deux sortes de dénigrements systématiques à combattre à la fin de leur carrière: premièrement, les ennemis de la vérité qu'ils portent en eux et qui, en les tuant par la raillerie, espèrent tuer la vérité elle-même; secondement, la jalousie et l'envie de leurs rivaux, supérieurs ou médiocres, qui, en les ravalant, espèrent les rabaisser ou les subordonner à leur orgueil. De là pour les vraies supériorités humaines, poétiques, philosophiques, politiques et religieuses, cet acharnement de leurs ennemis qui ne pardonnent qu'à la mort.

Il faut donc, sous peine de forcer ces grandes natures à se réfugier dans le tombeau avant l'heure marquée par le destin et à chercher la paix dans le suicide, il faut que la Providence, dans sa bonté infinie pour tous les êtres, donne à cet homme d'élite la goutte d'eau de l'éponge qu'on laisse tomber sur les lèvres pâles du Nazaréen dans son agonie sur la croix; cette goutte d'eau, c'est le culte fidèle de quelques rares et tendres admirateurs au-dessus du monde par leur intelligence et leur dévouement, qui s'attachent aux pas, aux malheurs même des hommes supérieurs et persécutés, et qui les suivent de station en station jusqu'à leur supplice ou à leur mort. Eckermann était pour Gœthe un de ces disciples. Pendant dix ans il ne quitta plus le maître qu'il était venu chercher de Berlin à Weimar; et, s'il y avait quelque exagération dans son apostolat, le motif en était sublime.

II

Mais il n'y avait point exagération, et il ne pouvait pas y en avoir. Gœthe, qui ne vieillissait que d'années, avait écrit dans sa vie assez de pages d'immortalité. Il était, avons-nous dit, le Voltaire de l'Allemagne. Comme Voltaire, il n'avait point de vieillesse, c'est-à-dire de lassitude. Son âme aurait usé des milliers de corps. S'il me faut dire toute ma pensée, Gœthe pour les grands repos de la pensée était très-supérieur à Voltaire, si on excepte les parties purement critiques de l'esprit humain, la clarté, la gaieté, la facétie, l'épigramme, les contes amusants et la correspondance familière. Son histoire que je viens de relire a déjà fini son temps. Son Siècle de Louis XIV est léger, sans gravité, sans unité, adulateur; ce sont des pages, ce n'est pas un livre. On y sent constamment l'insuffisance de l'esprit même le plus étendu et le plus clair à se mesurer avec les grandes âmes fécondes et créatrices. La Henriade n'est qu'une chronique en bons vers que j'ai vue en soixante ans seulement grandir et déchoir sans gloire et sans mémoire; Candide et ses autres romans sont des facéties à peine philosophiques; Jeanne d'Arc, qu'on ne lit plus, est une mauvaise plaisanterie que son cynisme n'empêche pas d'être fade; ses Annales de l'Empire et ses Mœurs des nations sont des ouvrages d'érudition laborieuse et de spirituelle critique, les commentaires de l'esprit humain écrit par un ennemi des moines et du moyen âge. Ses tragédies sont de belles déclamations en vers très-imparfaits, dont la scène française n'a gardé que le nom. Il n'y a donc de véritablement immortel et d'incomparable dans Voltaire que ses lettres et ses poésies légères; là, il est grand, parce qu'il est naturel, et que l'artiste disparaît devant l'homme.

Mais Cicéron était un autre artiste dans sa tribune et dans ses œuvres philosophiques, et sa haute nature avait la gravité de son sujet dans ses admirables correspondances. Voltaire n'a donc été remarquable que dans le léger, et le léger n'est jamais que de second ordre. Il a plus écrit, mais il ne s'est jamais élevé dans de grandes œuvres à la hauteur de Gœthe, et surtout il n'a jamais creusé à la même profondeur mystérieuse de sens. Comparez en fait de sentiment Candide et Werther, et prononcez! Sans doute vous trouverez dans Werther quelques sujets de raillerie malicieuse qui prêtent à rire à la spirituelle malignité d'un esprit français, mais l'âme ne rit pas quand elle est touchée; or Werther est un cri de la torture de l'âme. Je me souviens de l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse pendant l'hiver, dans les âpres montagnes de mon pays, et les impressions que ces lectures ont faites sur moi ne se sont jamais ni effacées ni refroidies. La mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai touché avec lui au fond de l'abîme humain. Voyez ce que j'ai dit trente ans après dans le poëme de Jocelyn. Il faut avoir dix âmes pour s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. J'aimerais mieux avoir écrit le seul Werther, malgré l'inconvenance et le ridicule de quelques détails, que vingt volumes des œuvres de Voltaire; car l'esprit n'est que le serviteur du génie, qui marche derrière lui et qui se moque de son maître. Est-ce qu'une pensée ne survit pas à des milliers d'épigrammes?

III