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Ma mère me nourrissait, dès mon enfance, de l'Imitation de Jésus-Christ, ce résumé en sentiment, en prières et en œuvres, de la philosophie chrétienne. J'en relis souvent quelques chapitres, surtout ceux où le philosophe inconnu, qui a écrit ces pages avec ses larmes, se dépouille du cilice monacal qui isole et qui dessèche sa doctrine, oublie qu'il est moine et redevient humain en redevenant homme. J'en ai lu ce matin avec édification et avec délices certaines pages que la sagesse profane ne dépassera jamais en vérité et n'égalera jamais en onction.

Ce beau livre m'a toujours été si présent à l'esprit, le pasteur de campagne en a parlé deux fois dans mon poëme pastoral de Jocelyn:

Livre obscur et sans nom, humble vase d'argile,
Mais rempli jusqu'au bord des sucs de l'Évangile,
Où la sagesse humaine et divine, à longs flots,
Dans le cœur attiré coulent en peu de mots;
Où chaque âme, à sa soif, vient, se penche et s'abreuve
Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve;
Trouve, selon le temps, ou la peine ou l'effort,
Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort,
Et, sous la croix où l'homme ingrat le crucifie,
Dans les larmes du Christ boit sa philosophie!
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .

Et ailleurs le pasteur philosophe écrit sur les marges de l'Imitation de Jésus-Christ ces deux strophes retrouvées après sa mort:

Quand celui qui voulut tout souffrir pour ses frères
Dans sa coupe sanglante eut vidé nos misères,
Il laissa dans le vase une âpre volupté:
Et cette mort du cœur qui jouit d'elle-même,
Cet avant-goût du ciel dans la douleur suprême,
Ô mon Dieu, c'est ta volonté!
J'ai trouvé comme lui dans l'entier sacrifice
Cette perle cachée au fond de mon calice,
Cette voix qui bénit à tout prix, en tout lieu.
Quand l'homme n'a plus rien en soit qui s'appartienne,
Quand de ta volonté ta grâce a fait la sienne,
Le corps est mort, et l'âme est Dieu!

Je ne me repens pas et je ne me dédis pas du sentiment d'admiration exprimé dans ces faibles vers.

Toute argutie d'école, toute controverse religieuse écartée, il n'y a au fond que deux philosophies dans le monde: la philosophie du plaisir, ou la philosophie de la douleur; la philosophie des rêves, ou la philosophie réelle. Le monde actuel penche vers la première de ces philosophies. Le christianisme, à l'exemple du brahmanisme, du bouddhisme, du stoïcisme, professe l'autre. Quelle que soit notre pensée sur les dogmes, si diversement interprétés, du christianisme, il nous est impossible de ne pas reconnaître que, comme corps de philosophie pratique et de philosophie morale, le christianisme a franchement, énergiquement et saintement promulgué ou adopté la philosophie réelle, c'est-à-dire la philosophie de la douleur méritoire ou expiatoire; et ajoutons ici la plus belle, car le sacrifice est plus beau que la jouissance, excepté aux yeux d'un épicurien.

Cette philosophie a un accent de familiarité à la fois confidentielle et sublime qui semble rapprocher la voix de l'homme de l'oreille de Dieu, et la voix de Dieu de l'oreille de l'homme. On dirait qu'on écoute aux portes du ciel et qu'on entend les chuchotements de l'esprit à travers le grand murmure des sphères. Quand on ferme le livre, on croit fermer la porte sur le mystère un moment entrevu du ciel; mais on se souvient de ce qu'on vient de voir, on emporte un rayon, un espoir, une joie, une paix. À l'exception de ses théories monacales, suicide de l'homme, qui furent aussi l'exagération et le suicide de l'Inde, jamais philosophe ne serra plus tendrement le cœur humain sur son propre cœur. Jamais l'huile du Samaritain de l'Évangile ne coula plus charitablement et avec plus d'onction sur les blessures.

«Laissez là ce qui se passe et cherchez ce qui est permanent, fermez toutes les portes de vos sens pour écouter ce que Dieu vous dit en vous-même. Les hommes font résonner les paroles, mais vous seul, mon Dieu, vous donnez l'intelligence! J'ai tout donné, je veux qu'on me rende tout, dit le Seigneur, joie et douleur! La preuve la plus évidente que vous m'ayez donnée de votre amour, dit l'homme, c'est de m'avoir créé lorsque je n'existais pas, de m'avoir choisi pour vous servir, de m'avoir commandé de vous aimer.—Rendez-vous si petit et si humble, dit l'inspirateur divin, que tous puissent vous fouler aux pieds. Qu'est-ce que toute chair avant vous? dit l'homme. L'argile s'élèvera-t-elle contre la main qui l'a façonnée? Ô poids immense de la sagesse incréée! ô mer sans bornes! où je ne trouve rien de moi en résumé que néant!