Léopold, quoique frère de l'empereur d'Autriche, et empereur ensuite lui-même, avait inoculé le goût et l'habitude des gouvernements libres à l'Italie; il y avait été le précurseur de la révolution et de la tolérance administrative et religieuse descendues du trône sur les sujets. Le jeune souverain actuel continuait son oncle. Ses deux ministres, le vieux Fossombroni et le prince Corsini, avaient conservé les traditions de mansuétude, d'économie et de gouvernement par le peuple lui-même, de leur maître Léopold. La peine de mort, supprimée par ce prince, n'avait été rétablie que pour la forme par l'administration française sous Napoléon; l'échafaud ne s'était jamais relevé sous le régime grand-ducal; la Toscane était l'oasis de l'Europe.
Comment une dynastie qui n'était qu'une première famille libre dans un pays libre, dont le gouvernement servait de modèle et d'émulation au monde, comment une dynastie plus que constitutionnelle, qui était à elle seule la constitution et la nationalité dans la terre des Léopold et des Médicis, a-t-elle été perfidement envahie et honteusement chassée de cette oasis, créée par elle, et chassée par les Piémontais du palais Pitti, où le roi Charles-Albert, ce roi d'ambition à tout prix, avait cherché et trouvé un asile chez ceux-là mêmes qu'il persécutait en reconnaissance de leurs bienfaits? On parle de l'ingratitude des peuples, mais de celle des rois, qu'en dites-vous?
XXV
Deux princesses charmantes, sœurs l'une de l'autre et presque du même âge, embellissaient cette cour et donnaient de la grâce à ses vertus.
L'une était la jeune veuve du précédent grand-duc, mort récemment; l'autre était la grande-duchesse régnante, qui partageait avec sa sœur les honneurs de ce trône à deux. Princesses de Saxe, elles avaient apporté de ce pays lettré, dans cette terre des beaux-arts, l'instruction et le goût de tout ce qui est l'idéal des grands esprits et des cœurs enthousiastes. Elles me reçurent comme Éléonore d'Este et même comme cette Lucrezia Borgia, tant et si odieusement calomniée, recevaient jadis l'Arioste et le Tasse dans ces cours de Ferrare et de Mantoue, qui n'étaient que des académies de tous les grands artistes de l'esprit.
Le grand-duc me témoigna une considération précoce et imméritée, qui ne tarda pas à se changer, sous les rapports politiques, en véritable amitié. La crainte de contrister le marquis de La Maisonfort, qui ne jouissait pas auprès de lui de la même prédilection, lui fit voiler discrètement, à lui, ses bontés pour moi, et moi, ma respectueuse affection pour lui. J'en jouissais à la dérobée, le matin, dans sa bibliothèque du palais Pitti, où je me rendais mystérieusement, et où il venait me joindre aussitôt qu'il était averti de ma présence, par son bibliothécaire, pour m'emmener dans son appartement. Là, j'avais l'honneur d'avoir avec le prince des entretiens confidentiels sur la politique, qui m'ont laissé, pour ses principes et pour ses vertus, une éternelle admiration. Heureux les peuples qui ont leur sort dans des mains si pures et si douces! Malheur aux peuples qui ne savent pas les apprécier et qui préfèrent s'asservir à des rois chevelus de caserne, au lieu de chérir des princes philosophes qui ne leur demandent que d'être heureux!
La grande-duchesse, sa femme, sortait quelquefois de son appartement contigu, un de ses enfants dans les bras, pour venir, comme une simple mère de famille, s'asseoir gracieusement à ces entretiens. J'en sortais pénétré d'une véritable estime pour le prince, d'une vénération enthousiaste pour la princesse. Le bruit de cette faveur secrète du grand-duc, dont j'étais honoré, ne tarda pas à se répandre malgré nos précautions. On crut que j'aspirais à changer de patrie et à devenir ministre favori du grand-duc, au lieu de simple chargé d'affaires de France dans une cour d'Italie. Le parti autrichien affecta de s'en alarmer; il n'en était rien, je n'avais, à cette époque, ni mérité, ni subi les rigueurs de ma patrie, et je n'aurais eu aucune excuse de chercher à changer de foyer et de devoir.
Mon penchant pour la Toscane et pour les jeunes souverains était entièrement désintéressé. Je n'aimais rien d'eux qu'eux-mêmes. Si ce prince, maintenant méconnu et exilé, lit par hasard ces lignes, il y retrouvera, après tant d'années et de vicissitudes, les mêmes sentiments de respect et d'estime. J'ai été assez heureux et assez prudent, en 1848, pour lui en donner des preuves muettes, en résistant aux instances de Charles-Albert et en opposant à ses empiétements contre les princes, ses anciens hôtes, ses parents et ses alliés, l'inflexible refus de la loyauté de la République française. Notre devoir, selon moi, n'était pas de fomenter en Italie l'agrandissement, diminutif pour la France, de la maison de Savoie, mais de favoriser une confédération italienne qui constituât la péninsule en États solidaires contre l'Autriche et reliés à la France par l'éternel intérêt d'une indépendance commune.
XXVI
J'attendais mon ami, le comte Aymons de Virieu, qui, déjà souffrant, venait avec sa famille chercher un climat plus salutaire en Toscane. Je m'étais logé moi-même, et je lui avais proposé un appartement dans une maison isolée et poétique, à l'extrémité de la rue di Borgo ogni Santi, entourée, au premier étage, d'un jardin en terrasse planté de magnifiques caroubiers, et dominant un parc immense, qu'on appelait la villa Torregiani.