Les Italiens, qui ne possédaient aucun poëte dramatique, prétendirent en avoir trouvé un dans Alfieri, comme lui même prétendit leur en donner un sans originalité et sans verve. On le prit au mot de ses prétentions, non-seulement en Italie, mais en France, où on le jugea sur parole. Il passa grand homme avant quarante ans, et s'ensevelit dans une gloire morose, au fond d'une élégante maison, sur le quai de l'Arno, qu'habitait avec lui la comtesse d'Albany.
Moi aussi je fus, pendant mes premières années poétiques, infatué sur parole du mérite de ce grand homme d'intention. J'achetai ses œuvres en douze volumes, et je voyageai par tous pays muni de ce viatique; je fus longtemps avant de découvrir que le vide était plus sonore que le plein, et que la froide déclamation n'était pas de la poésie, encore moins du drame. Possédé alors, comme tous les jeunes gens, et sentant, comme les jeunes Italiens avec lesquels j'avais été élevé, la forte haine de la tyrannie, j'adorais ce parodiste de Sénèque le tragique, et je me croyais d'autant plus initié à la vertu civique que j'avais plus d'enthousiasme pour lui. Ce ne fut que plus tard que je me rendis compte de cette fausse grandeur guindée sur des échasses, et de cette fausse poésie qui déclame et qui ne sent rien. Cette tragédie de parade ressemble à Shakspeare comme l'éloquence de club à l'éloquence de Cicéron ou de Mirabeau.
XXIX
La véritable maladie dont Alfieri mourut à quarante ans était l'ennui qu'il éprouvait lui-même de ses propres œuvres; aussi se réfugiait-il dans l'étude du grec et dans des poésies systématiques, épigrammatiques, civiques, démocratiques, aristocratiques, qui fatiguaient l'esprit sans nourrir le cœur. Ses Mémoires seuls, cet étrange et amoureux monument de son amour pour la comtesse d'Albany, méritent d'être recueillis et de survivre. Il y a dans ces Mémoires autant d'originalité que de grandeur et de passion; là, son caractère savait véritablement participer de la majesté de sa royale idole.
Il mourut chez la comtesse d'Albany, qui fit élever par Canova, dans l'église de Santa Croce, un magnifique monument avec la statue colossale de l'Italie pleurant son poëte. Ce monument est comme l'homme, plus déclamatoire qu'éloquent; c'est le mausolée académique d'une poésie de convention. Le grand peintre français Fabre, de Montpellier, ami de la comtesse d'Albany, fut son consolateur, et, l'on croit, son troisième mari. C'était un Poussin moderne tout à fait italianisé par son talent et par son culte pour Raphaël, dont il recherchait les moindres vestiges, et dont il légua, à sa mort, les reliques retrouvées au musée de sa ville natale, Montpellier.
XXX
Les lettres de la comtesse de Virieu, veuve du membre de l'Assemblée nationale, intimement liée avec la comtesse d'Albany, m'avaient accrédité chez elle. Sa maison, modeste, élégante, lettrée, était le sanctuaire quotidien des personnages les plus distingués de Florence, Athènes alors de l'Italie. Le comte Gino Capponi, héritier du grand nom et de la grande influence de ses ancêtres, avec qui j'étais lié d'ancienne date à Paris, y venait tous les jours. C'était et c'est encore le génie de la Toscane historique ressuscité; il désirait la liberté et l'indépendance de sa patrie, restaurée sous ses souverains libéralisés, mais nullement la destruction du nom de la Toscane et l'usurpation de la maison de Savoie sous les Piémontais, considérés alors comme de bons soldats des frontières, et nullement comme des maîtres dignes de l'Italie régénérée. Le comte Gino Capponi, porté au ministère par les premiers flots de la révolution italienne, y agit dans ce sens patriotique et émancipateur de l'étranger, jusqu'au moment où la fausse idée d'une unité absorbante détruisit, sous le carbonarisme des radicaux, les vraies nationalités historiques dont l'Italie se compose, pour saper l'histoire sous la chimère et pour agir par la violence, à contre-sens de la nature, en détournant les peuples et les princes d'une puissante et naturelle confédération italienne.
Le comte Capponi rentra alors dans la retraite en faisant des vœux pour l'Italie sous toutes ses formes. Une cécité précoce condamna à l'inaction ce grand et généreux citoyen, que l'estime et la reconnaissance de sa patrie accompagnent jusque dans ses invalides du patriotisme. Puissent ces lignes lui apprendre que l'amitié survit au delà du bonheur et de la popularité pour les hommes dignes d'être aimés à tous les âges!
XXXI
La comtesse d'Albany m'accueillit avec une gracieuse bonté dans ce cercle étroit des nationaux et des étrangers qui venaient honorer, dans sa personne, moins la reine d'un empire évanoui que la souveraine légitime de la grâce et de l'esprit dans la conversation. On ne pouvait s'empêcher de chercher encore sur sa figure douce, fine, intelligente et passionnée, les traces de la beauté qui l'avait fait adorer dans un autre âge. On ne les y retrouvait que dans la physionomie, cette immobilité du visage. La nature flamande de sa carnation rappelait les portraits de Rubens plus que ceux des belles Italiennes du moyen âge; son corps s'était alourdi par la chair; ses joues, encore fraîches, donnaient trop de largeur à sa figure; mais l'éclat tempéré de ses beaux yeux bleus et le sourire très-affectueux de ses lèvres faisaient souvenir de l'attrait qu'ils devaient avoir à quinze ans. On ne s'étonnait pas qu'elle eût été aimée pour ses charmes avant de l'être pour ses aventures et pour ses infortunes; c'était de la poésie encore, mais de la poésie survivant aux années, qui la surchargeaient de leur embonpoint sans l'effacer, parce qu'elle est de l'âme et non de la chair. Le feu doux de la passion mal éteinte illumine encore les traits où elle a resplendi. Le reflet de l'amour est l'illumination du visage jusque dans l'ombre des années.