XLVI
Le marquis de la Maisonfort quitta Florence au printemps, au moment où la cour de Toscane allait habiter, suivant son usage, Livourne et Pise, où elle avait ses palais. J'y allai moi-même, et je pris à Livourne, non loin du bord de la mer, une belle villa dans un faubourg, entourée de vastes jardins plantés de citronniers et de figuiers. La grande-duchesse allait tous les soirs se promener en voiture à l'Ardenza; cette promenade, la seule qu'il y eût à Livourne, était alors sans ombre, et on ne pouvait y aller qu'au soleil couchant, à l'heure où la brise de mer soufflait la fraîcheur humide des flots sur la plage.
J'y montais moi-même à cheval à cette heure, et je galopais sur la roule solitaire de la maison isolée, qu'avait habitée longtemps lord Byron. Je croyais y revoir son ombre et celle de son amie, la comtesse Guicioli.
Quelquefois je partais le matin avant l'ardeur du jour, et j'allais jusqu'au monastère célèbre de Montenero, lieu de pèlerinage, chez un matelot de la Méditerranée; je laissais mes chevaux de selle dans quelque auberge du Cap, et je me perdais, un album sous le bras, dans les bois de caroubiers et de chênes verts qui en couvraient les pentes. C'est là que j'écrivis en grande partie les Harmonies poétiques et religieuses, qui ne furent imprimées que huit ans après. Le soir, quand je remontais à cheval pour regagner ma villa de Livourne, au soleil baissant, je trouvais quelquefois les deux grandes-duchesses assises, avec leurs enfants, dans le jardin de ma femme, et passant familièrement les heures intimes de la soirée avec nous en causant de poésie et de littérature, comme elles avaient fait avec Schiller et Gœthe, à Weymar.
XLVII
Après tout un été passé ainsi dans l'intimité de ces princesses et du prince, on conçoit aisément que je ne puisse être impartial sur le sort de ces souverains, qui descendaient du trône pour s'entretenir avec un poëte, et pour méditer tout bas le bonheur des peuples qui leur étaient confiés. Cette vie cessa pour reprendre à Florence, l'hiver suivant, après leur séjour à Pise et dans leur villa impériale de Poggio Caiano, aux environs de Florence. J'y fus souvent invité plus tard et j'y dînai dans la salle magnifique où la célèbre Vénitienne Bianca Capello, devenue grande-duchesse par l'amour, expia par le poison son bonheur et celui de son époux.
XLVIII
Le marquis de la Maisonfort m'avait invité à venir à Lucques, où il voulait me présenter au duc de Lucques, fils de la reine d'Étrurie, que Napoléon avait mise sur le trône de Toscane, puis détrônée et reléguée à Lucques. La Restauration y avait rétabli son fils, en attendant le duché de Parme, après Marie-Louise, veuve de Napoléon vivant relégué à Sainte-Hélène.
La duchesse de Parme, Marie-Louise, que j'avais vue en passant à Parme, m'avait paru charmante et bien éloignée de l'affreuse image que les libéraux et les bonapartistes français avaient faite d'elle à Paris. Sa figure aussi douce qu'intelligente, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa taille souple, sa physionomie heureuse sous un voile de mélancolie paisible, plaisaient aux regards impartiaux. Le comte de Neiperg, grand-maître de sa maison et son premier ministre, qu'elle passait pour aimer en secret depuis son retour à Vienne (1814), avait vis-à-vis d'elle la déférence respectueuse qui convenait à sa situation officielle.
Après avoir dîné deux jours à sa table, dans son palais de Parme, elle reconnut en moi en ami de la maison des Bourbons, et elle me conduisit elle-même dans les chambres hautes de son palais pour m'y faire voir, avec une visible indifférence, les reliques de sa grandeur impériale données par la ville de Paris à l'époque de son mariage et de ses couches. Ces monuments de sa dignité forcée, couverts de la poussière du temps, lui rappelaient évidemment des années de splendeur qu'elle eût voulu effacer de sa vie. Je la quittai pour la revoir depuis, tous les ans, avec une impression très-douce et très-admirative qui ne pouvait que s'accroître en la voyant familièrement. C'était une femme pleine de grâce, de simplicité et d'agréments. Parme était heureuse sous cette princesse qui cherchait à consoler ce petit peuple, par son gouvernement, des splendeurs dont elle avait joui et dont elle était déchue en trois ans, d'un règne qui n'avait été qu'un grand orage.