Mon mari taillait les chalumeaux, creusés et percés de dix trous, autant que de doigts dans les mains, avec une embouchure pour le souffle; il choisissait, pour ces hautbois attachés à l'outre de peau de chevreau, des racines de buis bien saines et bien séchées pendant trois étés au soleil.

Son frère Antonio coupait et cousait les outres et le soufflet, qui donne le vent à la zampogne. Il laissait le poil du chevreau en dehors sur la peau, afin qu'elle gardât mieux le son et que la pluie glissât dessus, comme sur la petite bête, sans l'amollir, et de plus c'était lui qui en jouait le mieux et qui essayait l'instrument en le corrigeant jusqu'à ce que l'air sortît aussi juste que la voix sort des ténèbres.

—Tiens, ma fille, dit-elle à sa nièce en s'interrompant, ouvre donc le coffre de bois, et montre à l'étranger les trois dernières zampognes qu'ils ont fabriquées ainsi avant la mort de mon pauvre mari.

Ah! monsieur, ajouta la vieille femme pendant que Fior d'Aliza tenait le coffre ouvert pour me laisser voir ces trois chefs-d'œuvre, quels instruments! et comme Antonio en jouait alors qu'il avait les doigts agiles et le souffle fort! Non, jamais aucune Madone des coins de rues, à Lucques, à Pise, à Sienne, peut-être à Rome, n'a entendu des sérénades pareilles pendant les nuits de la semaine de la Passion; on priait rien qu'à les entendre, les anges souriaient en pleurant et les soirs d'été, après la moisson, quand elles jouaient des airs de danse, les chênes même auraient bondi en cadence en les écoutant.

Le couvercle du coffre échappa à ces mots de la main de la pauvre nourrice, et retomba avec un bruit sépulcral sur les zampognes désormais muettes. Elle avait pensé à son amant.

—C'est vrai, dit l'aïeule, que le pauvre Hyeronimo en jouait encore mieux que mon mari et que son père! Et celle ci, ajouta-t-elle en montrant Fior d'Aliza, monsieur, elle en jouerait encore mieux que son mari si elle voulait; mais depuis nos malheurs, elle n'a plus le cœur à rien qu'à penser à lui, à l'attendre, à le pleurer et à regarder son petit enfant pour retrouver Hyeronimo dans son visage.

LXV

Nous vivions ainsi, monsieur, dans le travail, en santé, en bon accord et en joie, dans notre petit domaine indivis entre nous. La maison se composait de mon mari, de moi, d'Hyeronimo, qui grandissait pour nous remplacer, d'Antonio, mon beau-frère, sain et valide alors, qui avait épousé ma sœur, mère de Fior d'Aliza. Ah! c'est celle-là qui était belle, voyez-vous! On venait jusque de Pise pour la voir, quand elle descendait à la foire de Lucques avec son mari. Pauvre sœur! Qui aurait dit qu'elle mourrait avant d'avoir fini d'allaiter son enfant, Fior d'Aliza, que vous voyez devant vous.

LXVI

Antonio, à ce souvenir, passa sa manche sur ses yeux, et Fior d'Aliza regarda son enfant comme si elle eût tremblé de ne pas le nourrir non plus jusqu'au sevrage.