«Remarie-toi donc pour donner une autre mère à ta fille;» mais il me disait toujours non. «Je lui donnerais bien, à elle, une autre mère, mais qui est-ce qui me donnerait, à moi, une autre femme?»
Sa consolation était de ne jamais vouloir se consoler. Le chagrin qu'il nourrissait et les larmes qu'il ne cessait pas de répandre en pensant à sa pauvre belle femme morte, finirent par lui rétrécir le cœur et par le rendre aveugle, comme le voilà; il ne pouvait presque plus travailler aux zampognes; d'ailleurs on n'en commandait guère depuis que les Français dominaient à Rome et à Lucques; les pifferari, joueurs de musette, ne sortaient plus des Abruzzes, et les Madones, aux coins des rues, n'entendaient plus de sérénades ni de litanies la nuit, aux pieds de leurs niches abandonnées. On n'entendait que la musique de cuivre des régiments, les tambours et le bruit de l'exercice à feu sur les remparts de Lucques et dans les plaines. Nous avions perdu notre gagne-pain en hiver, et mes faibles bras et les bras affaiblis du pauvre Antonio ne suffisaient qu'à peine à cultiver un peu de maïs et de millet, assaisonné de lait de chèvre pour les petits..... Qu'aurions-nous fait sans les châtaignes pour vivre, le pauvre infirme et moi? Mais les châtaigniers nous nourrissaient tout l'hiver, les figuiers tout l'été; nous faisions sécher les châtaignes au four et nous les conservions saines dans leur seconde écorce; nous faisions cuire les figues au soleil, sur le toit de la cabane, et, saupoudrées d'un peu de farine de millet que je broyais moi-même dans le mortier, sous le pilon de pierre dure, elles se conservaient, comme les voilà encore, d'un automne à l'autre. Voyez, monsieur, quel bon goût elles ont; on dirait du sucre ou des morceaux de miel de nos trois ruches, durcis dans leur cire.
Lamartine.
CXXVe ENTRETIEN
FIOR D'ALIZA
(Suite. Voir la livraison précédente.)
LXVII
Les deux enfants, quand ils furent sevrés, grandirent bien et se fortifièrent à vue d'œil à ce régime.
Fior d'Aliza commençait déjà à aller ramasser le bois mort, dans le petit bois de lauriers, pour cuire les châtaignes dans la marmite de terre, et Hyeronimo commençait aussi à remuer la terre pour y semer le maïs et le millet. Quant aux chèvres, aux moutons et à l'âne, ils se gardaient eux-mêmes dans la bruyère, et quand ils tardaient à se rapprocher, le soir le chien que j'envoyais dans la montagne me comprenait; il les ramenait tout seul à la cabane; ce bon chien était le père de celui que vous voyez couché aux pieds de son maître; il l'a si bien instruit, qu'il nous sert comme son père; c'est un serviteur sans gages, pour l'amour de Dieu.
LXVIII
On pouvait encore mener doucement sa pauvre vie et bénir Dieu et la Madone dans cette condition; je devenais vieille, Antonio était infirme, mais patient; le temps coulait, comme l'eau de la source, entraînant sans bruit les feuilles mortes comme les années comptées dans sa course; les enfants s'aimaient, ils étaient gais; un frère quêteur du couvent de San Stefano leur avait appris, en passant, leur religion; ils étaient aussi obéissants à moi qu'au vieil Antonio, et nous confondaient tellement dans leur tendresse, que la fille ne savait pas si elle était ma fille ou celle d'Antonio, et que le garçon ne savait pas dire s'il était mon fils ou celui du vieillard. C'étaient comme des enfants jumeaux, comme une sœur et un frère. Sans rien nous dire, nous nous proposions de les marier quand ils auraient l'âge et l'envie de s'aimer autrement.