—Que vous aimez Viéra, et que vous êtes déjà jaloux de son affection.

—Mais elle, demanda Boris en regardant fixement son ami, m'aime-t-elle?

—C'est ce que je ne puis affirmer. Cependant, je serais surpris qu'elle ne vous aimât pas.

—Pourquoi? Est-ce parce que je suis, comme vous le dites, un homme bien élevé?

—Oui, pour cette raison, et parce que vous jouissez d'une honorable situation... De plus, vous avez un extérieur agréable.»

Boris se leva et s'approcha de la fenêtre.

«Comment donc, reprit-il en revenant tout à coup vers Pierre, avez-vous remarqué que j'étais jaloux?

—Parce que vous étiez hier très-tourmenté de voir que ce petit étourneau de Karentef ne s'en allait pas.»

Boris se tut. Il sentait que son ami avait raison. Ce Karentef était un étudiant, d'un caractère jovial et amusant, mais étourdi, et porté à de mauvais penchants. Abandonné de trop bonne heure à lui-même, sans direction, déjà il était entré dans la série des passions funestes. Il avait la figure d'un bohémien, chantait, dansait comme les bohémiens, faisait la cour à toutes les femmes et se montrait fort empressé près de Viéra. Boris, en le rencontrant dans la maison d'Étienne, avait d'abord pris plaisir à le voir. Mais, lorsqu'il remarqua avec quelle attention Viéra l'écoutait chanter, il n'éprouva plus pour lui qu'un sentiment de répulsion.

«Eh bien! Pierre, dit Boris en se plaçant en face de son ami, je dois l'avouer: vous avez raison. Il y a longtemps que j'ai en moi une pensée qui n'était pas suffisamment éclaircie. Vous m'ouvrez les yeux. Oui, j'aime Viéra. Mais, croyez-moi, ni elle, ni moi, nous ne pouvons dévier de la droite ligne. Jusqu'à présent pourtant, je ne vois en elle aucun signe d'une prédilection particulière pour moi.