Ce cri me fendit le cœur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui ne me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.

Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa malheureuse fille.

On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.

Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir qui je suis aux oreilles du bargello et de ses prisonniers, le son délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo, s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque étoile du firmament.»

CLXVI

Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un pifferaro qui va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la chapelle de la prison.»

Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui et de moi à Hyeronimo.

Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit qui se tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine, aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt le bruit des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils se lèvent tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités, moitié peur, moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils s'aiment et où ils se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir sous la feuille.

L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de contentement dans le vague de l'air.

CLXVII