Sa vieille baruinia, fidèle aux anciennes coutumes de la noblesse russe, entretenait, comme nous l'avons dit, dans son hôtel un grand nombre de domestiques. Elle avait à son service non-seulement des blanchisseuses, des couturières, des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle avait même un bourrelier, un vétérinaire qui faisait l'office de médecin près de ses gens, un médecin pour sa propre personne, et un cordonnier qu'on appelait Klimof, et qui était un ivrogne de la première espèce. Ce Klimof se considérait comme un être supérieur, outragé par la fortune, indigne de vivre obscurément dans un des quartiers reculés de Moscou, et déclarant, en se frappant la poitrine, que, lorsqu'il buvait, c'était pour noyer son chagrin.

Un jour sa maîtresse, qui venait de le rencontrer dans un piteux état, se mit à parler de lui avec son intendant Gabriel, un homme qui, à en juger par ses yeux fauves et son nez en bec de corbin, était évidemment destiné à l'état d'intendant.

«Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait Klimof, peut-être que cela le détournerait de ses mauvaises habitudes.

—Oui, reprit l'intendant, on peut le marier.

—Mais avec qui?

—Avec qui? Je ne sais. Cela dépend de la volonté de madame.

—Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana.»

À ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une idée, mais il se mordit les lèvres et garda le silence.

«Oui, c'est décidé, reprit la baruinia, en humant une prise de tabac. Tatiana, voilà notre affaire. Tu entends.

—C'est convenu, répliqua Gabriel, et il se retira dans sa chambre, située dans une des ailes de l'hôtel et encombrée de caisses. Là, il commença par renvoyer sa femme, puis s'assit, pensif, près de la fenêtre. La subite décision de sa maîtresse l'embarrassait. Enfin il se leva, et fit appeler Klimof.