Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'écria avec un accent de frayeur, qu'il n'avait qu'une tête, qu'il n'en avait pas deux, qu'il n'en avait pas trois....

Guérassime, posté sur le seuil de l'office, observait cette réunion, et semblait deviner qu'il se tramait là quelque fâcheux complot contre lui.

À ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait toujours l'avis avec une déférence particulière, et dont on n'obtenait jamais que d'insignifiants monosyllabes. Après une première délibération, on résolut d'enfermer, pour plus de sûreté, Klimof dans un cabinet. Puis on se mit à discuter plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait de toutes ces difficultés si l'on voulait employer la force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquiète, tourmentée! Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, après de longs débats: on imagina un moyen de terminer l'affaire adroitement et pacifiquement.

Guérassime avait une horreur profonde pour les ivrognes. Lorsqu'il était assis à la porte de l'hôtel, il détournait la tête avec une vive répugnance dès qu'il voyait un homme qui cheminait en trébuchant, la casquette sur l'oreille. D'après cette remarque, l'ingénieux comité réuni par l'intendant engagea Tatiana à simuler aux yeux de Guérassime l'attitude et la démarche d'une personne qui se serait livrée à de trop copieuses libations. La pauvre fille refusa longtemps de jouer ce jeu cruel, puis finit par céder. Elle convenait elle-même qu'elle n'avait pas un autre moyen de se délivrer de son adorateur. Elle sortit pour accomplir son entreprise, et l'on délivra de sa prison Klimof. Tous les regards étaient fixés sur Guérassime.

Dès qu'il aperçut Tatiana, il secoua la tête et fit entendre un de ses gloussements habituels. Ensuite, il jeta de côté sa pelle, s'approcha de la jeune fille, la regarda dans le blanc des yeux... Elle était si effrayée qu'elle en chancela encore davantage. Tout à coup, il la prit par la main, lui fit rapidement traverser la cour, entra avec elle dans la chambre où était réuni le conseil et la jeta du côté de Klimof.

La pauvre Tatiana était à demi-morte de peur. Guérassime l'observa un instant en silence, fit un signe d'adieu avec sa main, puis se retira précipitamment dans sa cellule.

Là, il se tint enfermé pendant vingt-quatre heures. Le postillon raconta qu'il avait été le regarder par une fente de la porte. Il l'avait vu chanter. Il l'avait vu, assis sur son lit et les mains sur son visage, secouer la tête et se balancer en cadence, comme le font les cochers et les mariniers, quand ils entonnent une de leurs mélancoliques complaintes.

À cet aspect, le postillon avait ressenti une impression d'effroi et s'était retiré.

Le lendemain, lorsque Guérassime sortit de sa chambre, on ne pouvait remarquer en lui aucun changement, si ce n'est que sa physionomie paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la moindre attention ni à Klimof ni à Tatiana.

Le soir, les deux fiancés se présentèrent chez leur maîtresse, portant sous le bras deux oies qu'ils devaient lui offrir selon l'usage. La semaine suivante, le mariage fut célébré. Ce jour-là, Guérassime remplit sa tâche accoutumée; seulement, il revint de la rivière sans en rapporter une goutte d'eau, il avait brisé son tonneau chemin faisant. À la nuit tombante, il se retira dans l'écurie, et frotta et étrilla son cheval avec une telle violence, que le chétif animal, si rudement secoue par cette main de fer, pouvait à peine se tenir sur ses jambes.