Quant à lui, il était obligé de la passer au travail, courbé sur de stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui gardait rancune de lui faire attendre sa réponse, et s'éloigna; Lavretzky le suivit. Ils se séparèrent à la porte; Panchine, du bout de sa canne, réveilla son cocher, se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky ne se sentait pas disposé à rentrer; il se dirigea vers les champs. La nuit était calme et claire, quoiqu'il n'y eût pas de lune. Il erra longtemps à travers l'herbe humide de rosée; un étroit sentier s'offrit à lui; il le suivit.—Ce dernier le conduisit jusqu'à une clôture en bois, devant une petite porte, que d'un mouvement machinal il essaya d'ouvrir; la porte céda en grinçant légèrement, comme si elle n'eût attendu que la pression de sa main.—Lavretzky se trouva dans un jardin, fit quelques pas sous une allée de tilleuls et s'arrêta tout étonné: il reconnut le jardin des Kalitine. Aussitôt, il se rejeta dans l'ombre portée d'un massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de surprise.

«C'est le sort qui m'a conduit,» pensa-t-il.

Tout était silencieux autour de lui; aucun son n'arrivait du côté de la maison. Il avança avec précaution. Au détour d'une allée, l'habitation lui apparut; deux fenêtres seulement étaient faiblement éclairées; la flamme d'une bougie tremblait derrière les rideaux de Lise, et, dans la chambre de Marpha Timoféevna, une lampe faisait briller de ses reflets rougeâtres l'or des saintes images. En bas, la porte du balcon était restée ouverte. Lavretzky s'assit sur un banc de bois, s'accouda et se mit à regarder cette porte et la fenêtre de Lise. Minuit sonnait à l'horloge de la ville; dans la maison, la petite pendule frappa aigrement douze coups; le veilleur les répéta en cadence sur sa planche. Lavretzky ne pensait à rien, n'attendait rien, il jouissait de l'idée de se sentir si près de Lise, de se reposer sur son banc, dans son jardin, où elle venait parfois s'asseoir... La lumière disparut dans la chambre de Lise.

«Repose en paix, douce jeune fille,» murmura Lavretzky, toujours immobile, le regard fixé sur la croisée devenue obscure.

Tout à coup, la lumière reparut à l'une des fenêtres de l'étage inférieur, passa devant une seconde croisée, puis devant la troisième... Quelqu'un s'avançait tenant la lumière en main.—Est-ce Lise? Impossible!... Lavretzky se souleva... Une forme connue lui apparut: Lise était au salon. Vêtue d'une robe blanche, les tresses de ses cheveux tombant sur les épaules, elle s'approcha lentement de la table, se pencha, et, déposant le bougeoir, chercha quelque chose; puis elle se tourna vers le jardin, blanche, légère, élancée: sur le seuil, elle s'arrêta. Un frisson parcourut les membres de Lavretzky. Le nom de Lise s'échappa de ses lèvres.

La jeune fille tressaillit et essaya de pénétrer l'obscurité.

«Lise!» répéta plus haut Lavretzky en sortant de l'ombre.

Lise, chancelante, avança la tête avec terreur; elle le reconnut. Il la nomma une troisième fois, et lui tendit les bras. Elle se détacha de la porte et entra au jardin.

«Vous! balbutia-t-elle. Vous ici!

—Moi..., moi..., écoutez-moi,» dit Lavretzky à voix basse.