Ah! que de larmes nous versâmes en nous séparant au pied de la montagne! N'est-ce pas, ma tante et mon père? Mais enfin ce n'étaient plus des larmes mortelles, et nous avions l'espoir de nous revoir toutes les semaines, et de ramener enfin Hyeronimo libre et heureux auprès de nous.

CCLXVI

Je marchai du lever du soleil jusqu'à son coucher, mon mezaro rabattu et refermé sur mon visage pour que les passants ne m'embarrassent pas de leurs rires et de leurs mauvais propos sur la route, pensant en eux-mêmes, en me voyant si jeune et si seule, que j'étais une de ces filles mal famées de Lucques qui vont chercher à Pise et à Livourne les bonnes fortunes de leurs charmes, auprès des matelots étrangers.

Il était nuit quand j'arrivai à la ville, je me glissai à travers la porte à la faveur d'un groupe de familles connues des gardes de la douane qui rentraient, avant les portes fermées, dans la ville, sans être vue au visage, ni fouillée, ni interrogée; j'en rendis grâce à la Madone dont la statue dans une niche, sous la voûte de la porte, était éclairée par une petite lampe.

Je demandai un peu plus loin l'adresse de la supérieure des religieuses qui soignaient les galériens. On me prit pour la sœur d'un galérien et on me l'indiqua avec bonté. Je sonnai: la sœur portière ne voulait pas m'ouvrir si tard; mais, à la vue de mon visage innocent, qu'elle entrevit à travers mon mezaro, quand je fus obligée de l'écarter pour chercher la lettre de la duchesse, elle me fit entrer et porta la lettre à sa supérieure.

CCLXVII

La supérieure était une femme âgée et sévère, qui, après avoir lu la lettre, descendit au parloir pour me voir et m'interroger. Quand elle m'eut regardée un moment et interrogée sur mon état de grossesse, qui rendait ma présence au couvent suspecte et inconvenante, sa figure se rembrunit:

—Non, dit-elle, mon enfant, la duchesse n'y a pas pensé! Nous ne pouvons vous recevoir dans une sainte maison comme la nôtre; le monde est si méchant! et il en gloserait à la honte de la religion. Mais, pour répondre autant qu'il est en nous à la protection de la duchesse, voici, me dit-elle en me montrant du geste un hangar dans la cour, un lieu à la fois ouvert et renfermé le soir dans notre enceinte. Les gros chiens du couvent, qui sont bons, sont enchaînés le jour et rôdent la nuit pour nous protéger; on le nettoiera, on le garnira d'un lit et d'une paille propre et fraîche, on y mettra une porte, et vous pourrez vous y retirer tous les soirs, pourvu que vous soyez rentrée avant l'Ave Maria, et que vous n'en sortiez qu'après l'Ave Maria du matin; j'aurai soin que la sœur portière vous y porte tous les jours la soupe des galériens malades, et tous les soirs un pain blanc avec les haricots à l'huile et les olives de leur souper. J'irai moi-même vous visiter souvent dans cette cahute et vous porter les consolations et les encouragements que votre figure honnête commence à m'inspirer. Vous pourrez même entendre notre messe de la porte de la chapelle, ici à gauche, par la lucarne des serviteurs du monastère.

CCLXVIII

Cela dit, elle parut s'attendrir, elle m'embrassa, elle essuya mon front tout trempé de la sueur du chemin avec mon mezaro, et chargea la sœur portière de faire enchaîner les chiens, pour qu'ils ne me mordissent pas pendant cette première nuit en voyant une étrangère.