Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et le grand Frédéric Schoûltz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite, et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras dessus, bras dessous, la vieille rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du Grand-Cerf, en face des vieilles Halles.
VI
Kobus, le lendemain, se lève la tête lourde; il appelle Katel et accuse la bière. Après avoir mangé la soupe aux oignons et une oreille de veau à la vinaigrette, il sort et va, sans y penser, à la porte de Phalsbourg qui mène à sa ferme de Meisenthâl, tenue par le père de la petite Sûzel. Il monte le col des genêts, et voit passer dans l'air bleu un couple de tourterelles que l'amour porte et qui se becquètent sur les rochers. Cette vue le réjouit.
Tout en descendant le sentier en zigzag, Fritz regardait la petite Sûzel faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonner par volées de dix à douze autour du pigeonnier, et le père Christel, sa grande cougie[28] au poing, ramenant les bœufs de l'abreuvoir. Cet ensemble champêtre le réjouissait, et il écoutait avec une véritable satisfaction la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la vallée silencieuse, et les mugissements des bœufs se prolonger jusque dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de neige jaunâtre au pied des arbres.
Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant à tour de bras comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil, brillant dessus, envoyait un éclair jusqu'au haut de la côte.
Fritz, jetant par hasard un coup d'œil dans le fond de la gorge où la Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la ferme. Il le mit en joue avec sa canne: aussitôt l'oiseau partit, jetant un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.
Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:
«M. Kobus!... voici M. Kobus!»
C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père.
Il atteignait à peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux: