—Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très-heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je crois m'y connaître, je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien! cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.»

Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.

Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles terminés en poire, et qui n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de s'écouler. Il se rappela madame Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et lui, Fritz, tout petit, assis à terre, avec le cheval de carton, criant: «Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.

Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le Troubadour et l'antique romance du Croisé.

«Je n'aurais jamais cru me rappeler d'une seule note, se dit-il; c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir entendu hier.»

Et se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: le Siége de Prague, la Cenerentola, l'ouverture de la Vestale, et puis de vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure: rien en deçà, rien au delà!

Kobus, deux ou trois mois auparavant, n'aurait pas manqué de se faire du bon sang avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadis Werther, et s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire; mais maintenant, il trouvera cela fort beau.

«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis couplets:

«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»

Comme c'est simple! comme c'est naturel!