Le récit d'une nuit passée au milieu des Prairies avec les crédules enfants d'un autre village russe à entendre les merveilles populaires que les mères ont raconté aux enfants.
Enfin le récit touchant des chanteurs.
Comme tous les peuples enfants qui ont de grands souvenirs dans leur histoire, les Russes ont des chanteurs de cantons, de villages, de steppes, qui luttent ensemble pour le plaisir des auditeurs attablés. J'ai vu la même chose en Arabie: l'émir Beschir du mont Liban et ses fils en avaient toujours derrière leur divan. Ces hommes ont un caractère à part qui leur vaut à la fois la vénération de leurs compatriotes, l'idolâtrie des femmes et les railleries des ignorants.
Ce trait de mœurs des peuples neufs est trop saillant pour avoir échappé à Tourgueneff. Un de ses essais les plus naïfs et les plus vrais est intitulé le Chanteur. Le voici:
VII
Il s'arrête un soir à la chasse dans l'auberge de paysans d'un pauvre village des steppes. Il en décrit l'apparence et les convives; trois chanteurs luttent ensemble; un entrepreneur de bâtiments, un turc, et un chantre nomade nommé Iakof.
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Je reprends mon récit, que j'avais interrompu au moment où l'entrepreneur s'était avancé au milieu de la chambre. Il ferma un peu les yeux, et commença à chanter d'une voix de fausset qui était assez agréable, quoiqu'elle ne fût point très-pure. Il en jouait avec plaisir, et passait alternativement des notes les plus aiguës aux plus basses: mais il s'arrêtait de préférence aux premières, qu'il s'efforçait de soutenir avec une étonnante flexibilité de gosier. Parfois il s'interrompait brusquement et reprenait tout à coup avec une ardeur entraînante. Ses modulations étaient très-hardies, et quelquefois il changeait de ton d'une façon très-originale; un connaisseur l'aurait écouté avec plaisir, et un Allemand l'aurait trouvé insupportable. C'était un ténor léger, un tenore di grazia en kaftane russe. Il ajoutait tant d'ornements aux paroles de la chanson qu'il avait choisie, que j'eus beaucoup de peine à en saisir quelques mots et entre autres ceux-ci:
Je labourerai, ma belle,
Un petit coin de terre;
J'y planterai, ma belle,
De petites fleurs rouges.
Les assistants l'écoutaient avec beaucoup d'attention. Il n'ignorait pas qu'il avait affaire à des gens entendus, et c'est pourquoi il cherchait à déployer tout son savoir-faire. On s'y connaît en fait de chant dans notre province, et le village de Sergievsk, situé sur la grande route d'Orel, est renommé dans tout l'empire pour le mérite de ses chanteurs. L'entrepreneur s'évertua longtemps avant de toucher son auditoire; il n'était point encouragé, soutenu par les assistants; mais tout à coup l'habileté avec laquelle le chanteur venait de changer de ton éveilla un sourire de satisfaction sur la figure de Diki-Barine, et Obaldouï ne put retenir un cri d'admiration. Ce sentiment gagna tous les autres paysans; ils commencèrent à donner de temps en temps des marques d'approbation à demi-voix:—Bien! Monte toujours, gaillard! Allons! courage, aspic! Allons donc! chien que tu es! Chauffe toujours ou qu'Hérode perde ton âme! etc.—Nikolaï Ivanovitch, assis dans son comptoir, balançait la tête en signe de satisfaction. Obaldouï battait la mesure des pieds et remuait les épaules en cadence. Quand à Iakof, ses yeux brillaient comme des charbons ardents: il tremblait de tous ses membres comme une feuille, et un sourire inquiet agitait ses lèvres. Diki-Barine était le seul dont la figure restât impassible; il se tenait toujours immobile. Cependant ses yeux arrêtés sur l'entrepreneur étaient un peu moins durs; mais sa bouche exprimait le dédain, comme d'ordinaire.