À un tel peuple, il ne faut pas de longs ouvrages, il lui faut des scènes vives, courtes, simples et touchantes tout à la fois: les poëmes presque pastoraux de la vie russe. C'est par des hommes tels que Tourgueneff que ses compatriotes se formeront peu à peu aux longues et patientes œuvres qui forment la littérature des grandes nations. Ce sont les livres du commencement, ce ne sont pas ceux de la maturité des peuples. Ce sont les Mille et une nuits de Bagdad, où leurs voisins, les Arabes et les Persans, ont versé le merveilleux de leur imagination dans des aventures qui font encore le charme enfantin du vieux monde; mais les récits de Tourgueneff n'ont pas d'autres fées et d'autres enchanteurs que la nature et la vérité. Enchanteurs qui attachent et ne trompent jamais! La vérité est plus durable que le prodige. Cette vérité fera la popularité sérieuse de Tourgueneff. Il est évidemment un de ces écrivains précurseurs des grandes œuvres que la Russie est trop jeune encore pour aborder. Elle commence par les romans, elle finira par l'histoire; elle apprend à écrire avant de penser, et parmi les écrivains actuels de toutes les langues il y en a bien peu (s'il y en a) qui égalent Tourgueneff en naturel, en simplicité et en originalité. Notre défaut à nous c'est de ressembler à tout le monde, son mérite à lui c'est de ne ressembler à personne. Un peuple littéraire qui commence par le naturel et qui sait se rendre intéressant est bien sûr d'arriver au sublime; il ne lui faut que du temps.
Lamartine.
20 février 1864.
FIN DE L'ENTRETIEN CXXXII.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four Saint-Germain, 43.
CXXXIVe ENTRETIEN
RÉMINISCENCE LITTÉRAIRE
ŒUVRES DE CLOTILDE DE SURVILLE
I
Il y a une inspiration ineffaçable dans certains lieux, dans certains climats, dans certaines impressions de jeunesse et dans certaines mémoires qui nous reportent plus tard à ces premières caresses de la vie. C'est la rosée du matin que le soleil du jour n'a pas encore pompée, et qui même après qu'elle a été bue par les rayons, laisse au fond du calice quelques gouttes mal séchées qui gardent encore un arrière-goût de rose mouillée.
Souvenez-vous des hautes et vastes collines, du vieux manoir à tourelles démantelées, jetant son ombre aux pieds des forêts sur les prés de la pente, du ruisseau qui coulait à voix basse sous la rangée de saules, dans le vallon auprès du château, des troupeaux de moutons sous la conduite du vieux berger qui montaient après que l'humidité malsaine était évaporée sur la colline élevée; souvenez-vous des attelages luisants de bœufs qui descendaient pour labourer la glèbe dans les terres qui dominaient les prairies fumantes du paysage. Écoutez les voix lentes des paysans qui se répandent avec leurs chiens, leur hache sur l'épaule, parmi les sentiers creux de la montagne pour aller étrancher les chênes; souvenez-vous des éclats joyeux des jeunes filles et des enfants qui ramassent les menus fagots et qui les traînent avec toutes leurs feuilles jusqu'aux foyers où ils cuiront le pain de seigle de la chaumière. Regardez les bras demi-nus de belles jeunes demoiselles à moitié vêtues, écartant d'un geste encore endormi les volets de leur chambre haute pour voir le beau matin du jour qui se lève et pour écouter la cloche de l'église rustique convoquant tout le monde à l'angélus.
Lancez vos regards plus loin: voyez cette longue chaîne de montagnes du Forez et du Vivarais qui serpente sous un beau ciel bleu vers le midi, chassant sur ses flancs, à mesure qu'elle se déroule, les vapeurs nocturnes comme la proue d'un navire l'écume de l'océan. Un fleuve rapide et immense, le Rhône roule à leurs pieds ses eaux majestueuses, tantôt étincelantes dans de larges bassins semblables à des lacs, tantôt resserrées par les rochers et disparaissant sous les caps sombres d'où le murmure grandiose de son cours s'élève seul pour attester qu'il n'est pas englouti. La transparence du lointain où il va s'abîmer dans un horizon de lumière, emporte votre pensée au pays du soleil. Voilà le paysage à la fois rustique, féodal, gracieux par les détails, austère par l'ensemble, religieux par l'impression, amoureux par le frisson qu'il communique à l'âme. C'est là que je vivais à quinze ans entre un père militaire, une mère jeune encore et belle comme la mémoire mal voilée de son matin, et cinq sœurs groupées autour d'elle selon leurs âges différents comme des anges échelonnés sur les degrés de l'échelle de Jacob. L'escalier tournant du château sur lequel elles étaient éparses la moitié du jour nous rappelait sans cesse cette image biblique. Ô temps! où es-tu? Et pourquoi égrènes-tu si vite tout ce qui te pare?