IX
Qu'on juge de l'intérêt de curiosité que ces récits de M. de Davayé étaient de nature à inspirer à toute la famille: les âges, les lieux, les circonstances politiques ont des similitudes, des prédispositions, des impressions, des inspirations analogues. Il y a une muse dans les sites, les mêmes points de vue donnent les mêmes sensations. Tout ce que l'émigré nous racontait de la vie de Clotilde dans sa terre de l'Ardèche, et des malheurs de son petit-fils M. de Surville, découvrait ces chefs-d'œuvre inconnus d'une existence de son vieux château, de son long exil sur la terre étrangère, et de sa mort héroïque couronnant une si noble existence, toute cette vie de son aïeule dans ce pays reculé, sauvage, alpestre, au milieu des rochers, des torrents et d'une population d'habitants dont elle était la sœur et la mère, enfin toute cette poésie si longtemps ensevelie avec elle dans cet oubli, et ne ressortant que sous la pieuse et chevaleresque curiosité d'un arrière-petit-fils, nous faisaient rêver à tous des destinées semblables. Nous attendions avec impatience que M. de Vandenborg, ayant achevé son œuvre de critique et d'enthousiasme, publiât enfin les poésies de Clotilde qu'on disait prêtes à voir le jour.
L'été se passa ainsi. Au commencement de l'automne, la Gazette de France nous apprit que les poésies de Clotilde avaient paru, et qu'une admiration unanime accueillait cette résurrection du passé.
Un de mes oncles paternels qui demeurait à la ville l'attendait de Paris.
X
Ces chefs-d'œuvre sont courts. Au bout de peu de jours il nous l'apporta, déjà lu et relu par lui. Après avoir laissé à ma mère et à mon père le temps de lire, je m'emparai du petit volume et je l'emportai dans les bois, caché sous ma veste, comme un parfum que j'aurais craint de laisser évaporer.
C'était en effet surtout un parfum, une espèce d'essence d'opium oriental dont on ne pouvait pas se nourrir, tant il était contenu dans un petit vase, mais dont on pouvait s'enivrer. Je ne me contentai pas de le lire, je l'appris par cœur, seulement en le lisant. Aucune poésie moderne jusqu'à ce jour ne s'était si vite et si profondément gravée dans ma mémoire.
XI
Après avoir entrelu quelques rondeaux, chansons des jeunes et érudites amies de Clotilde qui ouvrent le volume, comme on humecte les bords du vase avant d'y boire à pleine coupe, j'arrivai à Clotilde et je lus sa première pièce à son premier-né. Toute sa jeunesse et toute la passion qu'elle portait à Bérenger son père éclataient, brûlaient. C'était le torrent de l'Ardèche changé en fleuve et en larmes à la vue de l'enfant image de son père absent. J'eus à peine besoin de lire deux fois ces vers délicieux pour les savoir à jamais. Il n'y avait point d'art, non, c'était la nature faite art; l'image et le son, cette musique de l'âme, y naissaient ensemble indivisibles comme la voix et la sensation. Quel tort ne faisait-on pas à cette jeune inspirée d'un chaste amour de la comparer à Sapho?
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