Un homme trapu, au teint basané, aux cheveux noirs et dont le front déprimé et les yeux noyés dans la graisse, se présenta devant nous.
—Qu'on prenne les dispositions nécessaires..... relativement à Théodore, dit Arcadi Pavlitch, à demi-voix et d'un air parfaitement dégagé.
—Vous allez être obéi, répondit le gros homme, et il disparut.
—Voilà, mon cher, les désagréments de la campagne, remarqua gaiement Arcadi Pavlitch; mais où allez-vous? Restez donc encore un peu.
—Non, répliquai-je, il est temps que je parte.
—Toujours à la chasse! Ah! les chasseurs sont vraiment terribles! Mais de quel côté allez-vous maintenant?
—À quarante verstes d'ici, à Rébova.
—À Rébova? Ah! mais dans ce cas je vais partir avec vous. Rébova n'est qu'à cinq verstes de ma campagne de Chipilofka, où je n'ai pas été depuis fort longtemps; il m'a été impossible de trouver un instant pour cela. Mais voilà qui se rencontre à merveille. Vous passerez la journée à chasser et reviendrez le soir chez moi. Ce sera charmant; je prendrai un cuisinier, nous souperons ensemble et vous coucherez à Chipilofka. C'est cela! c'est cela! ajouta-t-il, sans attendre une réponse. C'est arrangé. Eh! qui est là? Qu'on attelle la calèche, et promptement. Vous n'avez jamais été à Chipilofka? Je me serais fait un scrupule de vous inviter à y passer la nuit dans la maison de mon bourgmestre, où je m'établis d'habitude, mais je sais que vous n'êtes pas difficile, et d'ailleurs à Rébova vous auriez également couché dans une grange sur du foin. Partons! partons! Et Arcadi Pavlitch entonna je ne sais quelle romance française.
—Vous ne le savez peut-être pas, reprit-il en se dandinant, mes paysans de Chipilofka sont à l'abrok[6]: que faire? Au reste, ils me payent très-exactement. Il y a longtemps, je l'avoue, que je les aurais mis à la corvée, mais le village a trop peu de terres pour cela. Je suis même étonné qu'ils puissent nouer les deux bouts ensemble; au reste, c'est leur affaire. J'ai là-bas un bourgmestre qui est un fameux gaillard! une forte tête. C'est vraiment un homme d'administration; vous pourrez vous en convaincre. Ah! vraiment, cela se trouve fort à propos.
Il n'y avait rien à faire. Au lieu de partir tout de suite, nous ne nous mîmes en route qu'à deux heures de l'après-midi. Les chasseurs comprendront mon désappointement. Arcadi Pavlitch aimait parfois, comme il le disait lui-même, à se dorloter. Il prit en conséquence une telle quantité de linge, de vêtements, de parfums, de coussins et de nécessaires de toute espèce, qu'un Allemand économe en aurait eu très-certainement pour plus d'un an. À chaque descente, il adressait une allocution peu étendue, mais fort énergique, à son cocher, d'où je me crus autorisé à conclure que mon cher voisin était un grand poltron. Le voyage s'accomplit du reste fort heureusement; le seul accident qui arriva n'eut point de suites fâcheuses. Une des roues de derrière de la téléga[7] qui portait le cuisinier s'étant enfoncée dans un pont nouvellement réparé, ce personnage important eut l'abdomen légèrement comprimé. Lorsqu'Arcadi Pavlitch vit le danger que courait le Carême domestique, il s'effraya tout de bon et envoya savoir s'il ne s'était point blessé à la main; mais la réponse qu'on lui apporta l'ayant complétement rassuré à cet égard, il reprit son calme habituel. Nous allions assez lentement, et vers la fin de notre expédition j'éprouvais une fatigue extrême; j'étais assis à côté d'Arcadi Pavlitch, et au bout d'une heure de conversation il s'était mis à faire du libéralisme, faute de mieux.