—Eh bien! père Safrone, comment vont les affaires?—demanda-t-il ensuite au bourgmestre d'un ton presque caressant.

—Ah! père,—reprit celui-ci,—comment pourraient-elles aller mal? N'êtes-vous pas nos pères, nos bienfaiteurs? Vous avez daigné honorer notre pauvre village de votre présence; vous nous avez comblés par là de bonheur pour le reste de nos jours. Dieu soit loué! Arcadi Pavlitch; Dieu soit loué! tout va bien, grâce à vos bienfaits.

Le lendemain les deux étrangers suivent le starosta, ou l'intendant dans l'examen de la propriété et sont témoins de l'arbitraire et de l'iniquité du bourgmestre; il y a de quoi pleurer sur le sort asservi des paysans. Mais passons; tout cela est changé pour le paysan devenu libre. Et l'empereur s'occupait d'émanciper également le paysan polonais quand l'insurrection est venue changer la question et transformer la réforme en insurrection. La Russie et la Pologne en sont là.

III

Un soir, Jermolaï et moi, nous partîmes pour chasser à l'affût. Mais il est fort possible que le lecteur ne sache point ce que ce terme signifie. Je vais le lui expliquer en peu de mots.

Un quart d'heure environ avant le coucher du soleil, au printemps, vous entrez dans un bois, sans chien et le fusil sur l'épaule. Ayant fait choix d'un emplacement convenable, sur le bord d'une clairière, vous vous y arrêtez; ainsi posté, vous promenez vos regards de tous côtés, vous examinez vos capsules, et de temps en temps vous échangez un signe d'intelligence avec votre compagnon. Un quart d'heure se passe. Le soleil est déjà couché, mais il ne fait pas encore sombre dans le bois; l'air y est pur et transparent; les oiseaux gazouillent à l'envi autour de vous; l'herbe naissante étincelle gaiement des reflets de l'émeraude... Vous attendez. Le jour commence à baisser rapidement; les feux rougeâtres qui embrasent l'horizon effleurent d'abord les racines et le tronc des arbres; puis, montant peu à peu, ils en colorent les branches les plus basses, chargées de bourgeons à peine éclos, et gagnent enfin leurs cimes immobiles, qui semblent assoupies. Mais celles-ci s'éteignent à leur tour; le ciel jusqu'alors empourpré bleuit de plus en plus. L'air s'imprègne des suaves parfums que les bois exhalent à cette heure du jour; un souffle humide et à peine sensible s'élève par moments et vient mourir près de vous dans les branches. Les oiseaux s'endorment successivement et par espèces; ce sont les pinsons qui se taisent les premiers; quelques instants après, les fauvettes; puis, les épeiches... L'obscurité continue à augmenter; les arbres se transforment à vos yeux en masses confuses et gigantesques; quelques étoiles scintillent timidement à la voûte du ciel...... la plupart des oiseaux reposent. Les rouges-queues et les jeunes pies sont les seuls qui sifflent encore par moments; mais ils se taisent à leur tour. Le petit chant sonore du pouillot se fait entendre une dernière fois au-dessus de votre tête; le cri plaintif du loriot lui a répondu dans le lointain; au fond du bois, un rossignol vient de lancer rapidement sa première note; l'impatience vous dévore. Tout à coup..., mais un chasseur seul pourra me répondre, au milieu du profond silence qui règne depuis quelques instants, s'élève un bruit tout particulier: c'est celui de deux ailes qui s'agitent rapidement en mesure, et une bécasse des bois, au long bec gracieusement incliné, se détache sur le feuillage foncé d'un bouleau et se dirige lentement vers nous.

Voilà ce qu'il faut entendre par chasse à l'affût. Ainsi donc, je me mis en route avec Jermolaï pour aller à la chasse. Mais j'oubliais une chose importante; il faut encore, cher lecteur, que je vous fasse faire connaissance avec mon compagnon.

Tourgueneff avait pris pour compagnon un chasseur, paysan des environs, véritable aventurier des forêts. Ils partent ensemble, ils arrivent à la tombée de la nuit près du moulin où l'on refuse d'abord de les recevoir. À la fin le meunier entr'ouvre sa porte, il les engage à aller passer la nuit dans un hangar à quelque distance, leur fait allumer du feu et leur envoie sa femme pour veiller à leurs besoins. Il reconnaît dans la meunière malade de la poitrine une certaine Anina, jeune femme, d'une classe et d'une éducation supérieures aux paysans et qui servait à Pétersbourg chez un de ses amis M. Zverkoff.

M. Zverkoff lui avait un jour raconté ce qu'il appelait l'atroce ingratitude d'Anina. La voici.

C'est M. Zverkoff qui parle: