Comme la pluie était forte, elle finit par emplir le petit ruisseau. De temps en temps on entendait un mur tomber dans le village, un toit s'affaisser; les animaux, effarouchés par la bataille, reprenaient confiance et sortaient au petit jour: une chèvre bêlait dans l'étable voisine; un grand chien de berger, la queue traînante, passa, regardant les morts; le cheval en le voyant se mit à souffler d'une façon terrible; il le prenait peut-être pour un loup, et le chien se sauva.
Après la première bataille de Leipzig on le jette à l'hôpital. Il s'y guérit lentement. La seconde bataille entraîne toute l'armée française, les alliés deviennent ennemis, il revient se traînant à la suite du bataillon. À Hanau il tombe malade du typhus, Zébédé, son camarade de Phalsbourg, le sollicite de se relever pour atteindre les chariots de l'ambulance.
L'espoir d'être rejoint par Zébédé me remontait le cœur, mais je n'avait plus la force de porter mon fusil, il me paraissait lourd comme du plomb. Je ne pouvais plus manger, et mes genoux tremblaient; malgré cela, je ne désespérais pas encore, je me disais en moi-même: «Ce n'est rien... Quand tu verras le clocher de Phalsbourg, tes fièvres passeront. Tu auras un bon air, Catherine te soignera... Tout ira bien... Vous vous marierez ensemble.»
J'en voyais d'autres comme moi qui restaient en route, mais j'étais bien loin de me trouver aussi malade qu'eux.
J'avais toujours bonne confiance, lorsqu'à trois lieues de Fulde, sur la route de Salmunster, pendant une halte, on apprit que cinquante mille Bavarois venaient se mettre en travers de notre retraite, et qu'ils étaient postés dans de grandes forêts où nous devions passer. Cette nouvelle me porta le dernier coup, parce que je ne me sentais plus la force d'avancer, ni d'ajuster, ni de me défendre à la baïonnette, et que toutes mes peines pour venir de si loin étaient perdues. Je fis pourtant encore un effort lorsqu'on nous ordonna de marcher et j'essayai de me lever.
«Allons, Joseph, me disait Zébédé, voyons... du courage!...»
Mais je ne pouvais pas et je me mis à sangloter en criant:
—Lève-toi, faisait-il.
—Je ne peux pas... mon Dieu... je ne peux pas!»