«C'est cela, se disait-il à voix basse: le grand Frédéric Schoûltz du côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur Christian Hâan en face de lui, Iôsef de ce côté, et moi de celui-ci; ce sera bien... c'est bien comme cela. Quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d'avance, je saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou d'attendre: c'est très-bien. Maintenant les verres: à droite, celui du bordeaux pour commencer; au milieu, celui du rudesheim, et ensuite celui du des johannisberg capucins. Toute chose doit venir en ordre et selon son temps: l'huilier sur la cheminée, le sel et le poivre sur la table: rien ne manque plus, et j'ose me flatter... Ah! le vin! comme il fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans un baquet sous la pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire tiède; je vais prévenir Katel.—Et maintenant à mon tour, il faut que je me rase, que je change, que je mette ma belle redingote marron.—Ça va, Kobus...! Ah! ah! ah! quelle fête du printemps!... Et dehors donc, il fait un soleil superbe!—Hé! le grand Frédéric se promène déjà sur la place... il n'y a plus une minute à perdre!»

Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins: il était radieux et entra dans sa chambre en chantant tout bas: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois... you! you!»

La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la maison, et la grande Frentzel, la cuisinière du Bœuf-Rouge, avertie d'avance, entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait être à la fois dans la cuisine et dans la salle à manger.

La demie sonnait alors à l'église Saint-Landolphe, et les convives ne pouvaient tarder à paraître.

IV

Est-il rien de plus agréable en ce bas monde que de s'asseoir, avec trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans l'antique salle à manger de ses pères; et là, de s'attacher gravement la serviette au menton, de plonger la cuillère dans une bonne soupe aux queues d'écrevisses qui embaume, et de passer les assiettes en disant:

«Goûtez-moi cela, mes amis, et vous m'en donnerez des nouvelles.»

Qu'on est heureux de commencer un pareil dîner, les fenêtres ouvertes, sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne!

Et quand vous prenez le grand couteau à manche de corne pour découper des tranches de gigot fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser tout du long avec délicatesse un magnifique brochet à la gelée, la gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous regardent!

Puis, quand vous saisissez derrière votre chaise, dans la cuvette, une autre bouteille et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le bouchon sans secousse, comme ils rient en pensant: «Qu'est-ce qui va venir à cette heure?»