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Les tristes efforts de l'envie et de la sottise ne purent cependant détruire sa tranquillité. «Il me semble, disait quelquefois M. de Saint-Pierre, qu'il y ait en moi plusieurs étages où mon âme habite successivement. J'aime naturellement le fond de la vallée, je m'y repose des maux de la vie; mais, lorsqu'on vient m'y troubler, mon âme s'élève par degrés au-dessus de tout ce qui voudrait l'atteindre. Si le malheur augmente, je m'élance au sommet de la montagne, et, loin de la vue des hommes, je m'y réfugie dans un monde où je ne suis plus en leur pouvoir.»
Parmi les lettres qu'on lui adressait de toutes parts, il y en avait de si romanesques, qu'on les croirait l'œuvre de l'imagination. Telle est surtout celle d'une demoiselle de Lausanne, qui, se laissant charmer à la lecture des Études, écrivit aussitôt à l'auteur pour lui proposer sa main. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa mère autorisait sa démarche et joignait sa prière à la sienne. Cette demoiselle était jeune, belle et riche: elle le disait naïvement; mais elle était protestante et ne voulait point épouser un catholique, ce qu'elle disait avec la même naïveté. «Je veux, écrivait-elle, avoir un mari qui n'aime que moi et qui m'aime toujours. Il faut qu'il croie en Dieu et qu'il le serve à ma manière... Je ne voudrais pas être votre femme, si ce n'était pour faire ensemble notre salut.»
Ce dernier sentiment avait quelque chose de délicat, que M. de Saint-Pierre ne manqua pas de remarquer dans sa réponse, mais sans s'expliquer sur l'objet principal. Il terminait sa lettre par ces mots: «Je pense comme vous; et, pour aimer, l'éternité ne me paraît pas trop longue. Mais avant tout, il faut se connaître et se voir dans ce monde.»
L'article de la religion n'étant pas réglé, la jeune personne recommença ses sollicitations, en chargeant une de ses amies, qui habitait Paris, de faire expliquer M. de Saint-Pierre. Celle-ci traita la difficulté légèrement, comme si rien ne lui eût paru plus naturel. «Vous avez écrit, lui dit-elle, qu'il y avait douze portes au ciel.—Cela est vrai.—Vous avez dit que les oiseaux chantaient leurs hymnes, chacun dans son langage, et que tous ces hymnes étaient agréables au Créateur: ainsi, vous vous ferez protestant, et vous épouserez mon amie.—Ah! madame, reprit Bernardin de Saint-Pierre, vous avez beau vouloir me prendre par mes propres paroles, je n'ai jamais dit qu'un rossignol dût chanter comme un merle; je ne changerai donc ni de religion ni de ramage.» La négociation en demeura là.
La Chaumière indienne est un beau plaidoyer pour l'existence, la personnalité et la providence de Dieu; c'était une imitation de Voltaire, attaquant l'intolérance par l'onction, au lieu de l'attaquer par le ridicule, mais mettant toujours le Dieu à part, même avant de purifier son temple. Cela eut un grand succès auprès de cette partie du public qui voulait croire au Dieu auteur et conservateur des choses, mais attaquait l'abus du nom divin.
IV
Cependant il avait échappé aux dangers de la révolution; le 9 thermidor et le 18 brumaire avaient tari le sang et ramené l'ordre, quand Bernardin, veuf de mademoiselle Didot et père de deux enfants, nommé membre du premier Tribunat national, comme le premier écrivain de sentiment de la France et investi d'une considération immense et d'une aisance due à son logement du Louvre, à ses opérations littéraires, à ses pensions, éprouva le désir d'assurer une seconde mère à ses enfants. Voici comment ce mariage d'un doux, beau et illustre vieillard et d'une jeune fille presque encore enfant fut conclu, et ne trompa aucune de ses espérances.
V
Il y avait alors, auprès de Paris, une maison d'éducation aristocratique et religieuse, dirigée par madame la comtesse L. G..., que les malheurs de la révolution avait contrainte à cette condition, à la fois humble et noble, de former des enfants à la science et à la vertu. Bernardin de Saint-Pierre, qui l'avait autrefois connue, fréquentait sa maison. Il y jouissait des égards que son âge et la célébrité de l'auteur de Paul et Virginie lui assuraient partout. Il accompagnait souvent ce charmant troupeau d'adolescentes à la campagne, quand madame la comtesse L. G... conduisait ses élèves dans les champs. C'était lui qui, semblable à Abélard, dirigeait ses jeunes Héloïses dans leurs lectures et dans leurs études. Un instinct plus doux l'attachait à cette maison; quoique la vieillesse qui s'approchait eût donné de la gravité à ses goûts et imprimé quelques lignes grises aux belles ondes de sa magnifique chevelure, il pouvait plaire encore à l'innocente admiration du premier âge et inspirer naïvement les sentiments qu'il rougissait de ressentir.