J'avais quitté, comme M. Lainé, avec douleur, mais sans colère, la diplomatie, dans laquelle j'avais passé ma jeunesse. Je ne faisais point de vœux pour la chute du gouvernement de Juillet que je ne servais plus dans aucun emploi, mais dont je ne pressais pas la chute, n'aimant pas la chute qui laisse longtemps un peuple se débattre sous les ruines. Je voyais avec dégoût ces coalitions de partis opposés, feignant de s'unir pour renverser un établissement politique quelconque, qu'ils ne pouvaient pas remplacer. Ce gouvernement ne méritait pas de regrets un jour, parce qu'il avait contribué lui-même à la démolition du régime de ses parents; puisque ce régime avait été vaincu et chassé, en se déclarant incompatible avec le régime constitutionnel modéré, il fallait laisser le roi vaincu fuir dans l'exil, mais garder son héritier innocent sous la tutelle du pays. Louis-Philippe ne le voulut pas, ce fut sa faute, rudement, mais lentement expiée par sa fuite à lui-même devant les émeutes de 1848.
C'est alors que j'entrai en scène et que, sans être républicain, je proclamai la république comme le remède héroïque à l'anarchie. Sans la république, il n'y avait plus de France alors; ce fut sa raison d'être et son excuse, si elle en avait besoin. Le reste appartient à d'autres temps et à d'autres hommes, il ne m'appartient pas d'en parler.
XIII
Peu de mois avant ces derniers événements, Aimé Martin était mort d'une lente maladie qui ne nous donnait que des inquiétudes, mais point d'alarmes. J'allai lui dire adieu sur son lit de souffrance. Il mourait dans la religion de son maître, se conformant à la loi de la nature et ne voulant d'autre médecin que la confiance en Dieu et la résignation à la volonté suprême qui appelle les êtres à la vie et qui les rappelle à son heure.
«Mon cher ami, me dit-il, je crois que je mourrai bientôt et que ma femme chérie ne tardera pas à me suivre; je crois que vous êtes destiné à avoir dans votre existence des fortunes diverses et des besoins auxquels vous ne vous attendez pas; je laisserai des biens divisés en trois paris: ce qui me vient de mon père d'abord et qui est tout à moi, ce qui vient de mademoiselle de Pelleport ensuite, dont les subsides généreux de votre famille ont soutenu et adouci l'existence; enfin, ce que j'ai gagné par les ouvrages de mon maître pendant tant d'années d'exploitation, ceci appartient tout entier à ma veuve et à ses enfants, à qui je le laisse. Virginie, femme accomplie, est mariée au général Q... et fait le bonheur de cet excellent homme. Elle n'a pas d'enfants et sa santé nous inquiète pour son existence. Son frère Paul est en Alsace, et son avenir est assuré par ces dispositions. Il me reste une modique somme que je vous demande, au nom de ma femme comme au mien, la permission de vous léguer: promettez-moi de ne pas la refuser. Nous désirons que ce qui a commencé par Paul et Virginie finisse par les Méditations poétiques. Le génie et la poésie ont aussi une famille qu'il n'est pas permis de répudier.»
Je lui promis d'accepter et je lui dis adieu. Je ne croyais pas que cet adieu fût le dernier. Je partis et ne revis plus ni lui ni sa femme. Elle se retira, dans la forêt de Saint-Germain, chez une famille de ses amis; elle ne survécut pas longtemps à celui sans lequel elle ne voulait plus vivre. Je reçus avec la nouvelle de sa mort l'héritage qu'elle m'avait légué. Ainsi je me trouvai légataire d'une part dans le patrimoine que l'auteur de tant de chefs-d'œuvre avait transmis. Aimé Martin et sa femme étaient dignes de la confiance que ce grand écrivain avait mise en eux; j'en fis l'usage qu'ils m'avaient eux-mêmes dicté.
Voilà comment je touchai de près à la destinée de ce philosophe et de ce poëte. Que n'ai-je hérité de même d'un atome de sa sensibilité et de son talent?
XIV
En perdant Aimé Martin et sa femme, je perdis ces amis de toutes les heures qui occupent, vivants ou morts, une place considérable dans l'existence; c'étaient deux amours dans le même cœur; qui aimait l'un aimait l'autre. Je ne puis pas plus les séparer dans mon souvenir de tous les jours que Paul ne put se séparer de Virginie, même au tombeau; que Dieu nous réunisse sous les lataniers où l'on s'aime éternellement.