Cependant, qui le croirait? une si éloquente réclamation ne put triompher de l'endurcissement des cœurs: le nom de Dieu ne fut pas prononcé! Condamné au silence dans le sein de l'Institut, M. de Saint-Pierre fit imprimer la fin de son rapport; elle fut distribuée à la porte de la salle des séances; mais l'auteur, conservant cette modération, marque certaine de la force, ne voulut point faire connaître les motifs de sa publication. Il lui suffisait d'apprendre à sa patrie que ses opinions ne changeaient point avec les circonstances, et qu'il était resté immuable au milieu des bouleversements du siècle. Peu de temps après, la classe de morale fut supprimée, et l'Institut put aspirer à la gloire de redevenir le premier corps littéraire de l'Europe.
XVI
Telle fut la destinée terrestre de cet homme de lettres français qui laissa dans les imaginations et dans les cœurs la trace indélébile de son talent, parce qu'il fut l'homme de lettres de la nature, et qu'il n'emprunta qu'à elle ses dessins et ses couleurs.
Montez des premiers jours de notre littérature jusqu'à nos jours d'aujourd'hui, vous trouverez une échelle tantôt progressive, tantôt descendante, de grands génies; mais tous vous laisseront des admirations ou incomplètes ou contestables, ou sèches ou forcées. Aucun ne vous laissera dans l'âme cette harmonie paisible du beau antique que les Grecs, ou les Latins, ou les Indous appelaient la beauté suprême, parce qu'elle était à la fois vérité et volupté, et qu'elle produisait sur le lecteur un effet divin et éternel sentiment de l'âme à tout ce que l'on désire, qui la remplit sans la laisser désirer rien de plus, ivresse tranquille où les rêves mêmes sont accomplis, et où le style, où l'expression ne cherche plus rien à peindre, parce que tout est au-dessus des paroles.
Le plus grand des écrivains de notre langue, Bossuet, a la force et l'élévation, mais c'est la force écrasante du prophète plutôt que la force persuasive de la vérité: il est terrible, il n'est pas bon; on ne l'admire pas seulement, on le craint.
Fénelon est trop utopique. On sent qu'il rêve; sa ville de Salente est construite de fantasmagories qui se détruisent les unes les autres.
Pascal est trop sec et trop railleur. C'est un insensé quand il raisonne, c'est un méchant quand il argumente. D'ailleurs, que reste-t-il dans l'âme quand on l'a lu? Ou de la piété pour sa sainte démence, ou du sourire amer sur les lèvres.
Voltaire, qui a tout, n'a pas l'onction, le résumé de tout. Il n'a fait naître que le sentiment du ridicule.
Rousseau n'est pas bon, il n'est qu'éloquent. Ses déclamations charment l'esprit, mais ne touchent pas longtemps le cœur; le cœur sent vite qu'il est dupé par un sophiste de sentiment.
Chateaubriand atteint quelquefois ce double terme de la beauté suprême de l'expression et de la sensibilité de l'âme; mais il n'y reste pas. Il se traverse lui-même, il s'exagère, il se ment, il devient un rhéteur. Il n'est plus un prophète de Dieu, il est un homme qui veut être plus qu'un homme. Ainsi des autres. Ils ont trop aspiré aux choses humaines, ils ont fini par croire qu'il y avait quelque chose de plus beau que la vérité; ils ont dit plus qu'ils ne sentaient.