Essuyez vos yeux et demandez-vous d'où viennent vos larmes? Elles coulent comme coulent les sources de la terre en été, quand la terre est chaude et qu'aucun tonnerre n'annonce le déchirement des nuages. Il n'y a pas un mot qui fasse ici plus de bruit qu'un autre; la respiration même de l'âme ne s'y sent pas; tout finit par le silence éternel et l'ombre des bananiers. Mais ce silence est plus éloquent que des phrases: voilà le style sans style, le murmure du cœur muet de paroles, mais qui n'a pas besoin de paroles pour être entendu. Voilà Bernardin de Saint-Pierre! Depuis l'Évangile, qui avait ainsi parlé? Son art est de sentir; il peint, parce qu'il ne cherche pas à peindre.
Tel est l'homme de lettres accompli, le traducteur de l'âme humaine. Il cherche longtemps son pain dans les travaux de son esprit, il l'avait caché lui-même dans un pli de son cœur, il l'ouvre un jour; il l'ouvre tard et le monde est pour jamais ravi: le pain, la gloire et l'enthousiasme arrivent à la même heure, puis l'amour avec la femme accomplie née pour éclairer ses vieux jours d'une seconde aurore, aussi pure, aussi fraîche que celle du matin; puis un disciple semblable au jeune disciple de Platon, consacrant sa vie à glorifier son maître, et héritant de sa femme encore jeune et belle, de ses enfants et de ses amis.
Voilà le sort du grand homme de lettres de la France, Bernardin de Saint-Pierre, il vivra autant que l'amour.
Lamartine.
FIN DE L'ENTRETIEN CXLI.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.
CXLIIe ENTRETIEN
LITTÉRATURE COSMOPOLITE
LES VOYAGEURS
VOYAGES EN PERSE ET EN ORIENT
Par le chevalier CHARDIN.
I
Les voyages sont, après l'histoire ou les mémoires, la plus intéressante partie de la littérature, parce qu'ils sont la littérature en entier. S'ils sont en outre bien écrits, ils réunissent tout ce qui charme l'homme. Ils participent de la science, de la curiosité, de l'histoire, des mémoires et enfin de l'intérêt qui s'attache à la vie privée du voyageur. C'est l'homme tout entier. Si l'on y ajoute la géographie et la description pittoresque de l'univers, c'est le monde peint par lui-même. J'avoue, pour moi, qu'un grand voyageur, parcourant le globe et rapportant à son pays, dans un style clair et précis, sans exagération comme sans déclamation, les spectacles dont il a été témoin, les mœurs dont il a compris la portée, les aventures dont il a été l'acteur, est le plus dramatique des hommes. Il n'y aurait de plus intéressant que lui que les héros; mais les héros écrivent peu ou ils n'écrivent qu'avec du sang humain, et, de plus, ils mentent ou font mentir beaucoup pour eux; on ne peut donc s'y fier. Demandez à César la vérité sur les massacres qui suivirent la bataille de Munda, demandez à Alexandre les causes du meurtre de Parménion, demandez à Napoléon le secret de l'empoisonnement des pestiférés de Jaffa, de l'intrigue de Bayonne et des guerres d'Espagne; ils ne vous répondront pas: les voyageurs sont des témoins, les héros sont complices.
II
De tous les voyageurs français, le plus intéressant par le temps où il écrit, par les pays qu'il visite, par les récits de mœurs qu'il rapporte, c'est le chevalier Chardin. Son voyage de huit volumes en Perse, au temps de Louis XIV, vous jette en plein Orient; il vous fait visiter tout un monde nouveau et merveilleux que vous ne connaissiez pas avant lui. La Perse, depuis le golfe Persique jusqu'au Pont-Euxin et à la Turquie, est le pays intermédiaire entre l'Europe et la terre des croisades. Les Persans sont les Italiens de l'Orient. L'Arioste seul pourrait décrire leur poétique histoire. C'est le peuple des merveilles, des poëtes, des héros, de la magnificence, des amours, des fêtes, de la philosophie, des fables. Un Européen, qui, dans ce temps-là, tombait d'Erzeroum à Tauris, à Comon, à Ispahan, en passant par les ruines de Persépolis, croyait voyager à travers l'espace inconnu sur l'aile des miracles.