Telles sont les mélancoliques images dont les chants d'Ossian sont empreints. Elles sont vagues comme les formes des nuages et décolorées comme les ombres de la nuit; mais elles sont touchantes et communicatives comme les symphonies du cœur humain. Les hommes qui croient que l'esprit de déception et de supercherie est capable de ces prodiges sont dans l'erreur, ils méconnaissent la portée du génie humain; les vraies beautés d'Ossian sont dans les mœurs plus que dans l'intelligence. Il n'est donné à personne d'inventer des mœurs. Les mœurs sont les couleurs des tableaux. Les peintres les copient, mais ils ne peuvent les créer. Ce sont les siècles, les climats, les civilisations qui les créent. J'aimerais autant à penser que l'Iliade ou la Bible sont des rapsodies, qu'Hébé et Jupiter, que Jéhovah et les prophètes sont des parodies. La vraie critique se refuse à admettre l'impossible; la conscience de l'esprit humain a son évidence, comme la conscience du cœur. Elle a cent mille organes intérieurs pour se prouver à elle-même ces vérités, qu'on ne saurait lui démontrer; elle fait ainsi ces actes de foi. Est-il démontré que l'histoire d'Écosse et d'Irlande, écrite en langue erse et gallique, ait laissé des monuments de poésie historique, chantés lyriquement et épiquement par les bardes ou poëtes primitifs, dont Ossian, son père Fingal, son fils Oscar et beaucoup d'autres plus ou moins célèbres ont immortalisé les récits?

Oui!

Est-il prouvé que ces poésies en vers, ou ces chants en prose cadencée, se soient conservées dans les traditions ou dans les antiques manuscrits de ces contrées? Oui! car ces débris de la langue gallique existent encore.

Est-il prouvé que les pasteurs écossais des hautes montagnes, race solitaire et méditative, chantent jusqu'à aujourd'hui des fragments obscurs où se retrouvent des parties du chant d'Ossian et de ses bardes? Oui!

Est-il prouvé que Macpherson les ait retrouvés, grâce aux souvenirs de ces pasteurs, compulsés pendant dix ans avant de les recueillir et de les rédiger pour ses compatriotes, qui les ont reconnus eux-mêmes? Oui encore!

Est-il prouvé que les ecclésiastiques érudits de ces montagnes lui aient prêté leur concours pour enlever à ces victimes du pays et à ces chants restés populaires, surtout dans la haute Écosse, la mémoire de ces chants? Oui!

Est-il prouvé qu'un seul homme, en 1762, ne pouvait ressusciter à lui seul toute une civilisation éteinte depuis deux mille ans? Que cet homme était à la fois assez grand poëte pour imaginer toute une poésie originale, et assez maniaque pour s'obstiner, pendant quarante ans, au plus stérile et au plus ingrat des travaux d'esprit? Qu'il ait vécu et qu'il soit mort sous le nom et pour la gloire d'Ossian, et que cet homme religieux et probe ait laissé en expirant, par testament, des sommes considérables pour éditer et confirmer mensongèrement sa découverte littéraire? Non.

Enfin, est-il prouvé que cette découverte authentique ait trompé pendant un siècle entier l'Écosse, l'Irlande, l'Angleterre et le monde, pour accréditer une supercherie sans fondement, et que les chants véritablement magnifiques du barde Ossian n'aient pas fait une révolution dans l'univers lettré et n'aient point passionné le monde autant que les premières œuvres épiques et poétiques des plus grands génies antiques ou modernes l'aient jamais fait? L'invention, le style, les images ossianiques ne sont-ils pas restés dans toutes les langues de l'Europe, depuis l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et la France, une partie du trésor connu de l'intelligence? Gœthe dans Weimar, Césarotti dans Vérone, Chateaubriand dans Paris, n'en ont-ils pas dérobé et multiplié les couleurs dans leurs œuvres? Atala, René et tant d'autres ne sont-ils pas des parents des héros et des héroïnes d'Ossian? La mélancolie tout entière n'est-elle pas l'écossaise, depuis l'apparition de cette littérature des ombres et du tombeau? Oui encore!

Que répondre à cette masse d'évidences?

Que l'on conjecture que Macpherson et ses amis, entraînés quelquefois eux-mêmes par le succès de leur découverte, aient poussé l'imitation un peu plus loin que la vérité, et qu'ils aient ajouté aux œuvres des bardes écossais quelques fragments de leur propre main dans le même style, cela est naturel, vraisemblable, admissible; cela n'enlève rien à l'authenticité de l'œuvre historique; une bonne imitation n'a jamais décrédité un excellent original. Mais rien n'a justifié, depuis même, ces suppositions, et Ossian subsiste autant que jamais, entier, et mémorable comme la mémoire même des temps passés. On ne s'inscrit pas en faux contre une évidence.