Les vagues brisent le bateau contre le rocher. Armar se jette à la nage, résolu de secourir Daura ou de mourir. Un coup de vent fond tout à coup du haut de la colline sur les flots. Armar s'abîme et ne reparaît plus.

Seule sur le rocher que la mer environne, ma fille faisait retentir les airs de ses plaintes. Son père entendait ses cris redoublés, et son père ne pouvait la secourir! Toute la nuit, je restai sur le rivage. J'entrevoyais ma fille à la faible clarté de la lune; toute la nuit j'entendis ses cris. Le vent soufflait avec fureur et la pluie orageuse battait les flancs de la montagne. Avant que l'aurore parût, sa voix s'affaiblit par degrés et s'éteignit comme le murmure du zéphyr mourant dans le feuillage; la douleur avait épuisé ses forces; elle expira... Elle te laissa seul, malheureux Armin. Tu as perdu le fils qui faisait ta force dans les combats; tu as perdu la fille qui faisait ton orgueil au milieu de ses compagnes...

Depuis cette nuit affreuse, toutes les fois que la tempête descend de la montagne, toutes les fois que le vent du nord soulève les flots, je vais m'asseoir sur le rivage, et mes regards s'attachent sur le rocher fatal. Souvent, lorsque la lune luit à son couchant, j'entrevois les ombres de mes enfants: elles s'entretiennent tristement ensemble. Quoi! mes enfants, n'auriez-vous point pitié d'Armin? Ne répondrez-vous jamais à sa voix? Hélas! ils passent et ne regardent point leur père. Oui, Carmor, je suis triste, et la cause de mes regrets n'est pas légère.

Tels étaient les chants des bardes dans Selma: ils fixaient l'attention de Fingal par les accords de leurs harpes et par les récits des temps passés. Les chefs accouraient de leur colline pour entendre leurs concerts harmonieux, et comblaient d'éloges le chantre de Cona, le premier des bardes. Mais maintenant la vieillesse a glacé ma langue, et mon âme est éteinte: j'entends encore quelquefois les ombres des bardes, et je tâche de retenir leurs chants mélodieux. Mais ma mémoire m'abandonne; j'entends la voix des années qui me crie en passant: «Pourquoi Ossian chante-t-il encore? Il sera bientôt étendu dans son étroite demeure, et nul barde ne célébrera sa renommée!»

Roulez sur moi, tristes années; et, puisque vous ne m'apportez plus de joie, que la tombe s'ouvre et reçoive Ossian; car ses forces sont épuisées. Les enfants des concerts sont allés jouir du repos; ma voix reste après eux, comme un bruit qui murmure encore dans un rocher battu des flots, quand tous les vents se taisent, et que le nautonier aperçoit de loin les derniers balancements des arbres.


Faut-il s'étonner que la poésie universelle ait pris un accent plus mélancolique et plus pathétique en Europe depuis l'apparition de ces chants? Que Gœthe en Allemagne, Byron en Angleterre, et qu'une société tout entière, au sortir des immolations et des désespoirs de 1793, aient trouvé pour ces tristesses de la parole une sympathie qu'elle ne connaissait pas? La douleur, la gloire et la guerre étaient devenues les muses sévères de ce temps.

XIX

Et ce goût passionné pour les poésies d'Ossian ne fut pas seulement un goût littéraire, une fantaisie d'imagination propre à la jeunesse et passager comme elle. Les hommes les plus sérieux de l'époque et les caractères les plus sévères partagèrent cet enthousiasme universel et se signalèrent par leur admiration pour cette nouveauté antique qui enflamma tout le monde comme un incendie général. Nous n'avons jamais considéré le premier des Bonaparte comme une autorité en matière de goût poétique, ni de haute raison philosophique et diplomatique, mais nous l'avons toujours reconnu le plus grand écrivain de son temps, et l'homme de la plus forte imagination, toutes les fois que ses passions ambitieuses ne l'emportaient pas à mille lieues, du triste et du vrai. Ses idées étaient des rêves, c'est pourquoi il les a portées jusqu'au surhumain. Il rêvait, en Égypte, quand il prétendait partir de Jaffa pour aller conquérir les Indes orientales avec une armée de Druses, peuplade qui n'aurait pas pu lui fournir deux ou trois mille soldats après une campagne; et la misérable forteresse de Saint-Jean-d'Acre, après sept ou huit assauts, avait fait échouer toute son entreprise en Orient. Il rêvait, quand il préparait à Boulogne son invasion en Angleterre sans songer au retour. Il rêvait, quand il emmenait sept ou huit cent mille hommes au fond de la Russie, pour combattre la disette et les frimas. Il rêvait, quand il refusait la paix à Dresde, et il venait expier son rêve à Leipsick. Il rêvait, partant avec huit cents hommes de l'île d'Elbe, pour combattre l'Europe entière au rendez-vous de Waterloo! Toute sa diplomatie ne fut qu'un rêve aussi inconsistant que son imagination. Le rêve, chez lui, anéantit sans cesse la réalité. Cet équilibre entre le possible et le chimérique lui manqua presque toujours, et il mourut grand pour ce qu'il avait conçu, petit pour ce qu'il avait accompli. C'est le propre des hommes à imagination disproportionnée.

Je ne récuse donc pas le génie d'imagination du premier Napoléon en matière de goût poétique. Je le reconnais, au contraire, pour le plus grand poëte armé de la France.