«Là il s'occupait du soin d'améliorer ses terres, dont il tirait un revenu considérable; mais ses plus heureux moments étaient ceux qu'il consacrait à l'étude des lettres et de la philosophie, ou au commerce et à la conversation des savants. Quand il faisait un séjour de quelque temps à sa maison de Careggi, il se faisait ordinairement accompagner par Ficino, dont il était devenu le disciple dans l'étude de la philosophie platonicienne, après avoir été son protecteur. Ficino avait entrepris, pour son usage, ces laborieuses traductions des ouvrages de Platon et de ses disciples, qui furent ensuite achevées et publiées pendant la vie et par les soins généreux de Laurent. Parmi les lettres de Ficino, on en trouve une de son vénérable protecteur, dans laquelle la trempe d'esprit de ce grand homme, et son ardeur à acquérir des connaissances, même dans l'âge le plus avancé, se peignent avec une grande vivacité. «Hier, dit-il, j'arrivai à Careggi, non pas tant avec le projet d'améliorer mes terres que de m'améliorer moi-même.—Venez me voir, Marsile, aussitôt que vous le pourrez, et n'oubliez pas d'apporter avec vous le livre de votre divin Platon sur le souverain bien.—Je présume que vous l'aurez déjà traduit en latin, comme vous me l'aviez promis; car il n'y a pas d'occupation à laquelle je me dévoue avec autant d'ardeur qu'à celle qui peut me découvrir la route du vrai bonheur. Venez donc, et ne manquez pas d'apporter avec vous la lyre d'Orphée.»

Quels que fussent les progrès de Côme dans la doctrine de son philosophe favori, il y a lieu de croire qu'il appliquait à la vie active et réelle les préceptes et les principes qui étaient pour les subtils dialecticiens de son siècle une source si abondante de disputes interminables. Quoique sa vie eût été si pleine et si utile, il regrettait souvent le temps qu'il avait perdu. Midas n'était pas plus avare de son or, dit Ficino, que Côme ne l'était de son temps.

«L'influence et les richesses que Côme avait acquises l'avaient, depuis longtemps, rendu l'égal des plus puissants princes de l'Italie, avec lesquels il aurait pu contracter des alliances par le mariage de ses enfants; mais, craignant qu'une pareille conduite ne le fît soupçonner d'avoir des projets contraires à la liberté de l'État, il aima mieux étendre son crédit parmi les citoyens de Florence par l'établissement de ses enfants dans les familles les plus distinguées de cette ville.

«Pierre, l'aîné de ses fils, épousa Lucretia Tornabuoni, de laquelle il eut deux enfants: Laurent, né le 1er janvier 1448, et Julien, né en 1453. Pierre eut aussi deux filles: Nannina, qui épousa Bernard Rucellai; et Bianca, qui fut mariée à Guglielmo, de la famille des Pazzi. Jean, le second fils de Côme, épousa Cornelia d'Alessandri, dont il eut un fils qui mourut très-jeune, et auquel lui-même ne survécut pas longtemps: il mourut en 1461, à l'âge de quarante-deux ans. Comme il avait toujours vécu sous l'autorité de son père, son nom ne se montre que rarement dans les pages de l'histoire: mais les mémoires littéraires attestent que, par ses talents naturels et par ses connaissances acquises, il ne dérogeait pas à cette ardeur pour les études, à cet attachement pour les hommes d'un savoir éminent qui avaient été l'apanage constant de sa famille.

«Outre ses enfants légitimes, Côme laissa aussi un fils naturel, Charles de Médicis, qu'il fit élever avec soin, et qui, par les vertus dont il donna l'exemple, effaça la tache de sa naissance. On pourrait excuser sur les mœurs de ce siècle une circonstance qui paraît démentir la gravité du caractère de Côme de Médicis: mais lui-même dédaigna une pareille apologie, et, reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, il voulut réparer auprès de la société l'atteinte qu'il avait portée à des règlements salutaires, en s'occupant avec intérêt de donner à son fils illégitime des principes de vertu et une existence honorable. Charles devint, par l'appui de son père, chanoine de Prato, et l'un des notaires apostoliques; et comme il résidait ordinairement à Rome, son père et ses frères eurent souvent recours à lui pour se procurer, par ses soins et par ses conseils, les manuscrits anciens et les autres précieux restes de l'antiquité, dont la possession était l'objet de leurs désirs.

«La mort de Jean de Médicis, sur lequel Côme avait placé ses principales espérances, et la faible santé de Pierre, qui le rendait incapable de supporter le travail des affaires publiques dans une ville aussi agitée que Florence, faisaient vivement craindre à ce grand homme qu'après son trépas la splendeur de sa famille ne s'éteignît tout à fait. Cette pensée répandait l'amertume sur ses derniers jours; et peu de temps avant sa mort, comme on le portait dans les appartements de son palais, au moment où il venait de recevoir la nouvelle de la mort de son fils, il s'écria avec un soupir: Cette maison est trop grande pour une famille si peu nombreuse! Ces inquiétudes étaient justifiées, à quelques égards, par les infirmités qui affligèrent Pierre pendant le petit nombre d'années qu'il fut à la tête du gouvernement de la république; mais les talents de Laurent dissipèrent bientôt ces nuages d'un moment, et élevèrent sa famille à un degré d'illustration et d'éclat dont il est probable que Côme lui-même avait eu peine à se former l'idée.»

VIII

Bien qu'il fût âgé de soixante et quinze ans, sa taille élevée, la majesté de ses traits, la grâce de son visage, si conforme au titre de Père de la patrie que les Florentins avaient d'eux-mêmes ajouté à son nom, la bienveillance de son accueil, la cordialité de son amitié le rendaient aussi agréable que dans sa belle jeunesse.

Sa vie avait été celle d'un philosophe, sa mort fut celle d'un sage. Quand les premières atteintes de l'âge lui annoncèrent sa fin prochaine, il ne résista pas, il se résigna avec sérénité aux lois de la nature, il repassa avec sa famille et ses amis l'état de son immense fortune, noblement acquise, généreusement occupée pour la gloire des arts et des lettres; il indiqua à ses héritiers l'usage qu'il convenait d'en faire après lui pour l'accroître et la conserver par sa destination au bien public. Sa mort ne fut qu'un départ pour un séjour plus permanent. On ne peut pas dire qu'il mourut en chrétien; Platon était son Christ et la philosophie grecque était sa foi; il confondait dans cette foi la divinité de l'Évangile avec ces révélations de la sagesse humaine, émanées des inspirés de Dieu, dont il avait propagé le culte en Italie; fidèle aux formes du catholicisme, plus fidèle à l'esprit dont il les animait. C'est pour cela qu'il avait consacré en Grèce et en Italie ses réserves commerciales, à faire arriver en masse à Rome, à Florence, à Venise les débris du naufrage intellectuel de l'Ionie, et les maîtres dépaysés du génie homérique et platonique: il était à lui seul la Renaissance, il avait affrété la monarchie de l'esprit humain. C'est par là que sa famille d'opulents parvenus, sortie d'un médecin célèbre, s'était insensiblement élevée par le commerce et les arts au premier rang de la république.

Après avoir préparé son âme à attendre avec calme ce grand et terrible événement, ses inquiétudes se portèrent sur le bonheur des personnes de sa famille qu'il laissait après lui; il désirait leur communiquer d'une manière solennelle le résultat de l'expérience d'une vie longue et toujours active. Ayant donc fait appeler dans son appartement Contessina, son épouse, et Pierre, son fils, il leur fit le récit de toute sa conduite dans l'administration des affaires publiques, leur donna des détails exacts et très-circonstanciés sur ses immenses relations de commerce, et s'étendit sur la situation de ses intérêts domestiques. Il recommanda à Pierre la plus sévère attention sur l'éducation de ses fils, dont les talents prématurés et les heureuses dispositions méritaient ses éloges, et lui faisaient concevoir les plus favorables espérances. Il exprima le désir que ses funérailles se fissent avec le moins de pompe qu'il serait possible, et finit ses exhortations paternelles en annonçant qu'il était entièrement résigné et prêt à se soumettre à la Providence, aussitôt qu'il lui plairait de l'appeler. Ces avertissements ne furent pas perdus pour Pierre, qui, dans une lettre adressée à Laurent et à Julien, leur fit part de l'impression qu'ils avaient faite sur son âme. Ne pouvant en même temps se dissimuler l'état d'infirmité où il était lui-même, il les exhortait à ne se plus considérer comme des enfants, mais comme des hommes; car il prévoyait que les circonstances où ils allaient se trouver les réduiraient bientôt à la nécessité de mettre à l'épreuve leurs talents et leurs moyens personnels. «On attend à toute heure l'arrivée d'un médecin de Milan, leur dit-il; mais pour moi, c'est en Dieu seul que je mets ma confiance.» Soit que le médecin ne fût pas arrivé, ou que le peu de confiance que Pierre avait dans ses secours fût bien fondé, environ six jours après, le premier jour d'août de l'année 1464, Côme mourut, à l'âge de soixante et quinze ans, profondément regretté du plus grand nombre des citoyens de Florence, qui s'étaient sincèrement attachés à ses intérêts, et qui craignaient que la tranquillité de la ville ne fût troublée par les dissensions qui allaient probablement être la suite de ce triste événement.