Politien, son ami et le précepteur de ses fils, composa alors le poëme d'Orphée. Laurent, aussi soigneux de sa popularité que de son génie, usa de la liberté du carnaval pour composer des poésies dansantes dont les belles filles des campagnes de Florence venaient le remercier avec des guirlandes de fleurs en main devant son palais. Toutes les classes lui devaient des loisirs et des joies; la patrie toscane adorait son souverain dans son poëte; ce David de l'Arno dansait lui-même dans ces fêtes populaires.

Le plus autorisé des critiques de la langue et de la littérature italiennes, le célèbre Guicciardini en parle en ces termes:

«Mais dans cette décadence des lettres, après Dante, Pétrarque, il s'éleva un homme qui les préserva d'une ruine absolue et sembla l'arracher du précipice prêt à l'engloutir: c'était Laurent de Médicis, dans les talents duquel elle trouva l'appui qui lui était devenu si nécessaire. Jeune encore, il fit briller, au milieu des ténèbres de la barbarie qui s'étaient étendues sur toute l'Italie, une simplicité de style, une pureté de langage, une versification heureuse et facile, un goût dans le choix des ornements, une abondance de sentiments et d'idées, qui firent encore une fois revivre la douceur et les grâces de Pétrarque.»

Si l'on ajoute à ces témoignages respectables les considérations suivantes, que les deux grands écrivains dont on prétend établir la supériorité sur Laurent de Médicis employèrent principalement leurs talents dans un seul genre de composition, tandis qu'il exerça les siens dans une foule de genres différents; que, dans le cours d'une longue vie consacrée aux lettres, ils eurent le loisir de corriger, de polir, de perfectionner leurs ouvrages, de manière à les mettre en état de supporter la critique la plus minutieuse, tandis que ceux de Laurent, presque tous composés à la hâte, et, pour ainsi dire, impromptu, n'eurent quelquefois pas l'avantage d'un second examen, on sera forcé de reconnaître que l'infériorité de sa réputation comme poëte ne doit pas être attribuée à la médiocrité de son génie, mais aux distractions de sa vie publique.

Jusqu'au grand Frédéric II, en effet, l'Europe moderne n'avait pas vu dans un même homme une telle association de génies divers: l'universalité était la seule vocation de Laurent, grand commerçant, grand politique, grand poëte.

IX

Il mania, avec sa loyauté et son habileté honnête, le timon de la république entre Naples, Venise, Rome, pendant quelques années. Celui-là même qui avait obtenu de Mahomet II le renvoi d'un premier assassin, Bandini, de Constantinople à Florence, conspira contre lui et fut exécuté. C'était Faccibaldi. Mais il finit par rétablir une troisième fois la concorde de la paix en Italie.

Les affaires intérieures appelaient aussi sa prudence. La démocratie de Florence, gouvernée par les corps de métiers et surtout par les ouvriers de la laine, ne l'inquiétait pas au dedans, mais l'inquiétait pour le gouvernement extérieur, qui demande plus de suite que la multitude n'en met dans ses passions. Il y remédia en créant un sénat, corps aristocratique plus empreint de l'intelligence du gouvernement. Sa police était douce, mais attentive. Voici ce qu'en dit un historien contemporain:

«On n'entend parler ici, dit-il, ni de vols, ni de désordres nocturnes, ni d'assassinats; de jour et de nuit, tout individu peut vaquer à ses affaires avec la plus parfaite sécurité: on n'y connaît ni espions ni délateurs: on ne souffre point que l'accusation d'un seul trouble la tranquillité générale; car c'est une des maximes de Laurent, qu'il vaut mieux se fier à tous qu'à un petit nombre.»

Son influence diplomatique en faisait le juge de paix de l'Europe. Le roi de France, l'empereur, la reine d'Angleterre, le roi de Portugal, celui de Hongrie, le sultan lui-même le comblaient d'égards et de présents. Guicciardini décrit ainsi son règne: