Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la représentation, le roi, qui n'avait point encore porté son jugement, eut la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à la première représentation, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été représentée; mais, en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et aussitôt il fut accablé de louanges par les courtisans, qui tout d'une voix répétaient, tant bien que mal, ce que le roi venait de dire à l'avantage de cette pièce. «Cet homme-là est inimitable, disait le même duc de...; il y a un vis comica dans tout ce qu'il fait que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel malheur pour ces messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment la première fois! ils n'auraient pas été à la peine de se rétracter, et de s'avouer faibles connaisseurs en ouvrages. Je pourrais rappeler ici qu'ils avaient été auparavant surpris par le sonnet du Misanthrope. À la première lecture, ils en furent saisis, ils le trouvèrent admirable; ce ne furent qu'exclamations, et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misanthrope fît voir que ce sonnet était détestable.
En effet, y a-t-il rien de plus beau que le premier acte du Bourgeois gentilhomme? Il devait, du moins, frapper ceux qui jugent avec équité par les connaissances les plus communes; et Molière avait bien raison d'être mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin, pour être payé de sa peine par un mépris assommant; et si j'ose me prévaloir d'une occasion si peu considérable par rapport au roi, on ne peut trop admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqué de justesse dans les petites occasions comme dans les grands événements.
Au mois de novembre de la même année 1670, que l'on représenta le Bourgeois gentilhomme à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce. Chaque bourgeois y croyait trouver son voisin peint au naturel; et il ne se lassait point d'aller voir ce portrait: le spectacle d'ailleurs, quoique outré et hors du vraisemblable, mais parfaitement bien exécuté, attirait les spectateurs; et on laissait gronder les critiques sans faire attention à ce qu'ils disaient contre cette pièce.
XXIV
En 1672, il donna les Femmes savantes, honnies à la ville, soutenues également par le roi.
Molière et Racine n'étaient point amis; leurs caractères ne différaient pas moins que leurs génies. Racine avait manqué de sincérité en Molière, qui cessa de l'estimer tout en l'admirant. Il aimait mieux Corneille, avec lequel il composa Psyché. Mais ses prodigieux travaux et ses chagrins domestiques épuisaient ses forces.
Deux mois avant sa mort, Boileau, son voisin, alla le voir. Il le trouva de plus en plus malade de sa toux, et faisant des efforts de poitrine qui semblaient le menacer d'une fin prochaine. Molière, assez froid naturellement, fit plus d'amitiés que jamais à M. Despréaux. Cela l'engagea à lui dire: «Mon pauvre monsieur Molière, vous voilà dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout enfin devrait vous déterminer à renoncer à la représentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse exécuter les premiers rôles? Contentez-vous de composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs, d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité.—Ah! monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? Il y a un honneur pour moi à ne point quitter.» «Plaisant point d'honneur, disait en soi-même le satirique, qui consiste à se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de Sganarelle, et à dévouer son dos à toutes les bastonnades de la comédie! Quoi! cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les hommes.» (Menagiana et Bolœana.)
XXV
Il mourut en scène. En figurant dans la cérémonie burlesque de son Malade imaginaire, il se sentit pris d'une légère convulsion qu'il contint jusqu'à la fin; le frisson alors le saisit; son disciple Baron s'en aperçut, le conduisit dans sa loge et lui donna sa robe de chambre. Molière lui demanda ce que l'on disait de sa pièce. Baron lui répondit que ses ouvrages avait toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentait, plus on les goûtait. «Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantôt.—Cela est vrai, lui répondit Molière; j'ai un froid qui me tue.» Baron, après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident, du Palais-Royal dans la rue de Richelieu, où il logeait. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avait toujours provision pour elle; car on ne pouvait avoir plus de soins de sa personne qu'elle en avait. «Eh non! dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre; donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.» Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. «Voici, dit-il, du changement.» Baron, ayant vu le sang qu'il venait de rendre, s'écria avec frayeur. «Ne vous épouvantez point, lui dit Molière; vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte.» Il resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui prodiguèrent, à ce dernier moment de sa vie, tout le secours édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devait à la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs; le sang qui sortait par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devais entrer dans le détail de la mort de Molière, pour désabuser le public de plusieurs histoires que l'on a faites à cette occasion. Il mourut le vendredi 17e du mois de février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans, regretté de tous les gens de lettres, des courtisans et du peuple. Il n'a laissé qu'une fille. Mademoiselle Poquelin fait connaître, par l'arrangement de sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation, qu'elle a moins hérité des biens de son père que de ses bonnes qualités.
Aussitôt que Molière fut mort, Baron alla à Saint-Germain en informer le roi.