Qui ne sent dans de tels vers l'amant sous le poëte? Mais l'amour et la poésie même, selon Brantôme, étaient impuissants à reproduire à cette période encore croissante de sa vie une beauté qui était dans la forme moins encore que dans le charme; la jeunesse, le cœur, le génie, la passion qui couvait encore sous la sereine mélancolie des adieux; la taille élevée et svelte, les mouvements harmonieux de la démarche, le cou arrondi et flexible, l'ovale du visage, le feu du regard, la grâce des lèvres, la blancheur germanique du teint, le blond cendré de la chevelure, la lumière qu'elle répandait partout où elle apparaissait, la nuit, le vide, le désert qu'elle laissait où elle n'était plus, l'attrait semblable au sortilége qui émanait d'elle à son insu et qui créait vers elle comme un courant des yeux, des désirs, des âmes, enfin le timbre de sa voix qui résonnait à jamais dans l'oreille une fois qu'on l'avait entendu, et ce génie naturel d'éloquence douce et de poésie rêveuse qui accomplissait avant le temps cette Cléopâtre de l'Écosse sous les traits épars des portraits que la poésie, la peinture, la sculpture, la prose sévère elle-même nous ont laissés d'elle; tous ces portraits respirent l'amour autant que l'art; on sent que le copiste tremble d'émotion, comme Ronsard en peignant; un des contemporains achève tous ces portraits par un mot naïf qui exprime ce rajeunissement par l'enthousiasme qu'elle produisait sur tous ceux qui la voyaient: «Il n'y avoit point de vieillards devant elle, écrit-il: elle vivifioit jusqu'à la mort.»

VI

Un cortége de regrets plus que d'honneur la conduisit jusqu'au vaisseau qui allait l'emporter en Écosse. Le plus affligé de ses courtisans était le maréchal de Damville, fils du grand connétable de Montmorency. Ne pouvant la suivre en Écosse à cause de ses charges, il voulut y être perpétuellement représenté par un jeune gentilhomme de sa maison, du Chatelard, afin d'être entretenu sans cesse par ce correspondant des moindres événements et, pour ainsi dire, de la respiration même de son idole; du Chatelard, pour son malheur, était lui-même amoureux jusqu'au délire de celle auprès de qui il allait représenter un autre amour. C'était un descendant du chevalier Bayard, brave et aventureux comme son ancêtre; lettré et poëte comme Ronsard, âme légère propre à se brûler à ce flambeau. Tout le monde connaît les vers délicieux qu'elle écrivit à travers ses larmes sur le pont de son vaisseau en voyant fuir les côtes de France:

Adieu, plaisant pays de France,
Ô ma patrie
La plus chérie,
Qui a nourri ma jeune enfance!
Adieu, France, adieu, mes beaux jours!
La nef qui disjoint nos amours,
N'a eu de moi que la moitié,
Une part te reste, elle est tienne,
Je la fie à ton amitié
Pour que de l'autre il te souvienne!

Le 19 août 1561, le jour même où elle avait dix-neuf ans, elle toucha la terre d'Écosse. Les lords qui gouvernaient le royaume en son absence et le parti presbytérien de la nation la virent arriver avec répugnance. Ils redoutaient sa partialité présumée pour le catholicisme, dont elle avait dû être nourrie à la cour des Guise et de Catherine de Médicis. Néanmoins, le respect pour l'hérédité légitime et l'espoir de façonner une si jeune reine à d'autres idées l'emportèrent sur ces préventions; elle fut conduite en reine au palais d'Holyrood, séjour des rois d'Écosse, qui domine la capitale Édimbourg. Les citoyens d'Édimbourg, dans un langage muet qui exprimait en symbole leur soumission conditionnelle à sa royauté, lui présentent par les mains d'un enfant, sur un plat d'argent, les clefs de la capitale entre une Bible et un psautier presbytérien. Elle fut saluée reine d'Écosse, le lendemain, dans un splendide concours des lords écossais et des seigneurs français de sa famille ou de sa suite. Le Calvin de l'Écosse, le prophète et l'agitateur de la conscience du peuple, le féroce Knox, s'abstint de paraître à cette inauguration. Il semblait subordonner sa soumission comme sujet aux conditions exprimées par la Bible et le psautier sur le plat de l'offrande. Knox était le Savonarole d'Édimbourg, aussi insolent, aussi populaire et plus cruel que celui de Florence. Il était à lui seul entre le peuple, le trône et le parlement un quatrième pouvoir représentant la sédition sacrée qui comptait avec tous les autres pouvoirs. Homme d'autant plus redoutable à la reine que sa vertu était, pour ainsi dire, la conscience du crime. Être martyr ou faire des martyrs pour ce qu'il croyait la cause de Dieu était indifférent pour lui; il se dévouait lui-même au supplice, comment aurait-il hésité à dévouer les autres à l'échafaud?

À peine la première reine Marie avait-elle été investie de la régence, qu'il avait publié contre elle un pamphlet de réprobation intitulé: Premier son de la trompette contre le gouvernement des femmes.

«Il y avait dans le Lothian, province de la montagneuse Écosse, dit l'historien que nous citons, un lieu solitaire où Knox passait chaque jour de longues heures. À l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher ou couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite en langue vulgaire; puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole, ce pain de vie! Knox aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de l'étang. «C'est là qu'il serait doux de se reposer, disait-il; mais il faut plaire au Christ.»

Plaire au Christ, c'était pour Knox, comme pour Philippe II d'Espagne et pour Catherine de Médicis de France, massacrer ses ennemis.

VII

La jeune reine, sentant qu'il fallait compter avec un tel homme, parvint à l'attirer au palais. Il y parut en habit calviniste, le manteau court, drapé sur l'épaule, la Bible sous le bras en guise de glaive: «Satan, dit-il, ne peut rien contre l'homme dont la main gauche jette une flamme qui éclaire sa main droite, quand il copie la nuit les saintes Écritures!—Je souhaiterais, lui dit la reine, que ma parole pût agir sur vous, comme la vôtre agit sur l'Écosse, nous nous entendrions, nous serions amis, et notre bonne intelligence serait la paix et le bonheur du royaume!—Madame, répondit le rude apôtre, la parole est plus stérile que le rocher quand c'est une parole mondaine; mais, quand elle est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les vertus en sortent! J'ai parcouru l'Allemagne, je sais le droit saxon, lui seul est juste, il réserve le sceptre à l'homme, il ne donne à la femme qu'une place au foyer et une quenouille!»