I
Voilà Molière.
Voyons Shakespeare.
Jugeons ces deux représentants de deux grands peuples.
L'un est l'art dans un pays déjà civilisé: Molière.
L'autre est la nature dans un pays déjà cultivé aussi, mais sans goût encore. Voltaire a dit un sauvage ivre; nous ne dirons pas une telle grossièreté, mais nous disons un novice de génie dans un pays à l'aurore de sa littérature.
Ces deux hommes procèdent d'eux-mêmes et d'eux seuls; ils sortent l'un et l'autre de la même souche, la souche primitive de la population: l'artisan. Ils sont grands hommes par hasard. Nous avons vu comment Molière entre malgré sa famille dans une troupe de comédiens, où l'amour le convie et le retient; voyons comment Shakespeare échappe même à la famille et à l'amour pour aller entrer dans une troupe de comédiens aussi par la porte des plus ignobles emplois; ni dans l'un ni dans l'autre, aucune prétention, aucun système, le besoin de vivre, de gagner son pain; à côté du pain ils trouvent, par surcroît, la gloire. Nous nous acharnons en ce moment à attendre des légions de grands hommes par l'instruction obligatoire. J'attends plutôt les grands hommes par nécessité. Ce n'est pas la politique qui enfante le génie, c'est la nature.
ENTRETIEN CLI
II
Shakespeare arrive à Londres pauvre et inconnu. Il débute comme un vendeur de contre-marques à la porte d'un de nos théâtres de boulevard. Il garde et promène les chevaux des spectateurs pendant que ceux-ci regardent la pièce. Ce triste métier lui donne un pain amer. À la fin, il s'élève de cette abjection au grade d'aboyeur, c'est-à-dire qu'il appelle les domestiques pour venir mettre le pied à l'étrier de leur maître. De temps en temps, il entre lui-même dans les coins obscurs de la salle et il boit l'avant-goût du talent dans la coupe du pauvre. Cela le fait réfléchir et il se dit: Ne pourrais-je pas en faire autant? Il laisse la bride de ses chevaux et il tente quelques farces grossières qui font rire la taverne. N'est-ce pas la même chose que Molière suivant la Béjart en Languedoc et débutant, par amour, par les rapsodies de Sganarelle et de Georges Dandin, imitées de mauvais théâtres italiens?