Hugo dit: «Shakespeare, c'est le globe dans la sphère; il y a le tout, il y a l'homme. Ici, le mystère extérieur; là, le mystère intérieur. Lucrèce, c'est l'être; Shakespeare, c'est l'existence. De là tant d'ombre dans Lucrèce; de là tant de fourmillement dans Shakespeare. L'espace, le bleu, comme disent les Allemands, n'est certes pas interdit à Shakespeare. La terre voit et parcourt le ciel; elle le connaît sous ses deux aspects, obscurité et azur, doute et espérance. La vie va et vient dans la mort. Toute la vie est un secret, une sorte de parenthèse énigmatique entre la naissance et l'agonie, entre l'œil qui s'ouvre et l'œil qui se ferme. Ce secret, Shakespeare en a l'inquiétude. Lucrèce est; Shakespeare vit. Dans Shakespeare, les oiseaux chantent, les buissons verdissent, les cœurs aiment, les âmes souffrent, le nuage erre, il fait chaud, il fait froid, la nuit tombe, le temps passe, les forêts et les foules parlent, le vaste songe éternel flotte. La séve et le sang, toutes les formes du fait multiple, les actions et les idées, l'homme et l'humanité, les vivants et la vie, les solitudes, les villes, les religions, les diamants, les perles, les fumiers, les charniers, le flux et le reflux des êtres, le pas des allants et venants, tout cela est sur Shakespeare et dans Shakespeare, et, ce génie étant la terre, les morts en sortent. Certains côtés sinistres de Shakespeare sont hantés par les spectres. Shakespeare est frère de Dante. L'un complète l'autre. Dante incarne tout le surnaturalisme, Shakespeare incarne toute la nature; et comme ces deux régions, nature et surnaturalisme, qui nous apparaissent si diverses, sont dans l'absolu la même unité, Dante et Shakespeare, si dissemblables pourtant, se mêlent par les bords et adhèrent par le fond; il y a de l'homme dans Alighieri, et du fantôme dans Shakespeare. La tête de mort passe des mains de Dante dans les mains de Shakespeare; Ugolin la ronge, Hamlet la questionne. Peut-être même dégage-t-elle un sens plus profond et un plus haut enseignement dans le second que dans le premier. Shakespeare la secoue et en fait tomber des étoiles. L'île de Prospero, la forêt des Ardennes, la bruyère d'Armuyr, la plate-forme d'Elseneur, ne sont pas moins éclairées que les sept cercles de la spirale dantesque par la sombre réverbération des hypothèses. Le que sais-je? demi-chimère, demi-vérité, s'ébauche là comme ici. Shakespeare autant que Dante laisse entrevoir l'horizon crépusculaire de la conjecture. Dans l'un comme dans l'autre, il y a le possible, cette fenêtre du rêve ouverte sur le réel. Quant au réel, nous y insistons, Shakespeare en déborde; partout la chair vive; Shakespeare a l'émotion, l'instinct, le cri vrai, l'accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. Sa poésie, c'est lui, et en même temps, c'est vous. Comme Homère, Shakespeare est élément. Les génies recommençants, c'est le nom qui leur convient, surgissent à toutes les crises décisives de l'humanité; ils résument les phases et complètent les révolutions. Homère marque en civilisation la fin de l'Asie et le commencement de l'Europe; Shakespeare marque la fin du moyen âge. Cette clôture du moyen âge, Rabelais et Cervantès la font aussi; mais, étant uniquement railleurs, ils ne donnent qu'un aspect partiel; l'esprit de Shakespeare est un total. Comme Homère, Shakespeare est un homme cyclique. Ces deux génies, Homère et Shakespeare, ferment les deux premières portes de la barbarie, la porte antique et la porte gothique. C'était là leur mission, ils l'ont accomplie; c'était là leur tâche, ils l'ont faite.
«Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ézéchiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantès, Shakespeare, ceci est l'œuvre des immortels géants de l'esprit humain.—Aux yeux des songeurs, ces génies occupent des trônes dans l'idéal.»
Cette strophe n'a qu'un défaut: elle exagère, elle n'est pas vraie; l'enthousiasme y devient engouement.
VI
Examinons ce qui justifie cet engouement devenu immortalité dans le nom et dans l'œuvre de Shakespeare; prenons le point culminant de cette œuvre; selon moi, c'est le drame de Macbeth.
Qu'est-ce que Macbeth? c'est l'assassinat politique, l'ambition jusqu'à la mort, jusqu'au délire, jusqu'au remords, jusqu'au désespoir. Régner ou mourir; mourir, non-seulement pour cette vie, mais même pour l'autre; mourir éternellement!
Macbeth, jeune et pur encore, est le héros de cette ambition. Il a une femme jeune, belle, ambitieuse aussi, lady Macbeth. L'amour se joint en elle à sa passion pour son mari, et dans son mari à sa passion pour elle; il est impossible que ces deux passions n'enfantent pas le monstre du forfait.
Le drame s'ouvre par un conciliabule de sorcières ou de fées du moyen âge, pendant une tempête, sur une bruyère montagneuse, aride et désolée. Elles y préparent leur enchantement et s'envolent à travers l'air impur.
Le roi d'Écosse, le vertueux Duncan, passe sur la bruyère; les combattants le rejoignent en armes et lui racontent les exploits de Macbeth et de Banquo, ses deux généraux, qui ont vaincu le roi de Norwége et les troupes insurgées de son propre pays, dirigées par le thane de Cawdor. Le récit de leurs exploits est homérique et héroïque, comme ces combats primitifs des héros du Nord; il enthousiasme le roi Duncan de reconnaissance et d'admiration pour Macbeth. Le roi lui donne en souveraineté le pays qu'il a reconquis, et la scène change (Macbeth et Banquo). «Salut à Macbeth, qui est roi!» s'écrient les sorcières.
Angus, messager du roi Duncan, les aborde et les invite à se rendre au palais de Fores pour y recevoir l'hospitalité. Ils le suivent.