Ne croit-on pas entendre la poésie elle-même devenue ce que Dieu l'a faite, la sibylle de la nature et la prêtresse du cœur humain?
XLVI
La poésie intime et domestique des Allemands, la seule épopée possible de nos jours, parce que les lumières ont fait évanouir de l'esprit humain les prodiges, cette poésie du mensonge, n'inspire pas moins bien madame de Staël dans sa critique de Woss, le précurseur de Gœthe dans son poëme d'Hermann et Dorothée.
«La pureté naïve et pathétique, qui est le principal charme du poëme de Woss, intitulé Louise, se fait sentir surtout, dit-elle, dans la bénédiction nuptiale du pasteur allemand en mariant sa fille.
«Ma fille, lui dit-il avec une voix émue, que la bénédiction de Dieu soit avec toi. Aimable et vertueux enfant, que la bénédiction de Dieu t'accompagne sur la terre et dans le ciel. J'ai été jeune et je suis devenu vieux, et, dans cette vie incertaine, le Tout-Puissant m'a envoyé beaucoup de joie et de douleur. Qu'il soit béni pour toutes deux! Je vais bientôt reposer sans regret ma tête blanchie dans le tombeau de mes pères, car ma fille est heureuse; elle l'est, parce qu'elle sait qu'un Dieu paternel soigne notre âme par la douleur comme par le plaisir. Quel spectacle plus touchant que celui de cette jeune et belle fiancée! Dans la simplicité de son cœur elle s'appuie sur la main de l'ami qui doit la conduire dans le sentier de la vie; c'est avec lui que, dans une intimité sainte, elle partagera le bonheur et l'infortune; c'est elle qui, si Dieu le veut, doit essuyer la dernière sueur sur le front de son époux mortel. Mon âme était aussi remplie de pressentiments lorsque, le jour de mes noces, j'amenai dans ces lieux ma timide compagne; content, mais sérieux, je lui montrai de loin la borne de nos champs, la tour de l'église et l'habitation du pasteur où nous avons éprouvé tant de biens et de maux.
«Mon unique enfant, car il ne me reste que toi, d'autres à qui j'avais donné la vie dorment là-bas sous le gazon du cimetière; mon unique enfant, tu vas t'en aller en suivant la route par laquelle je suis venu. La chambre de ma fille sera déserte; sa place à notre table ne sera plus occupée; c'est en vain que je prêterai l'oreille à ses pas, à sa voix. Oui, quand ton époux t'emmènera loin de moi, des sanglots m'échapperont et mes yeux mouillés de pleurs te suivront longtemps encore, car je suis homme et père, et j'aime avec tendresse cette fille qui m'aime aussi sincèrement. Mais bientôt, réprimant mes larmes, j'élèverai vers le ciel mes mains suppliantes, et je me prosternerai devant la volonté de Dieu qui commande à la femme de quitter sa mère et son père pour suivre son époux. Va donc en paix, mon enfant, abandonne ta famille et la maison paternelle; suis le jeune homme qui maintenant te tiendra lieu de ceux à qui tu dois le jour; sois dans sa maison comme une vigne féconde, entoure-la de nobles rejetons. Un mariage religieux est la plus belle des félicités terrestres; mais, si le Seigneur ne fonde pas lui même l'édifice de l'homme, qu'importe ses vains travaux?»
«Voilà, ajoute-t-elle, de la vraie simplicité, celle de l'âme, celle qui convient au peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux riches; enfin, à toutes les créatures de Dieu. On se lasse promptement de la poésie descriptive, quand elle s'applique à des objets qui n'ont rien de grand en eux-mêmes; mais les sentiments descendent du ciel, et dans quelque humble séjour que pénètrent leurs rayons, ils ne perdent rien de leur beauté.»
Lamartine.
FIN DU CLIIIe ENTRETIEN.
Paris.—Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.