L
«C'est de la poésie, s'écrie-t-elle ailleurs, que toute cette manière de considérer le monde physique; mais on ne parvient à le connaître d'une manière certaine que par l'expérience; et tout ce qui n'est pas susceptible de preuves peut être un amusement de l'esprit, mais ne conduit jamais à des progrès solides.—Sans doute les Français ont raison de recommander aux Allemands le respect pour l'expérience; mais ils ont tort de tourner en ridicule les pressentiments de la réflexion, qui seront peut-être un jour confirmés par la connaissance des faits. La plupart des grandes découvertes ont commencé par paraître absurdes, et l'homme de génie ne fera jamais rien s'il a peur des plaisanteries; elles sont sans force quand on les dédaigne, et prennent toujours plus d'ascendant quand on les redoute. On voit dans les contes des fées des fantômes qui s'opposent aux entreprises des chevaliers et les tourmentent jusqu'à ce que ces chevaliers aient passé outre. Alors tous les sortiléges s'évanouissent, et la campagne féconde s'offre à leurs regards. L'envie et la médiocrité ont bien aussi leurs sortiléges; mais il faut marcher vers la vérité, sans s'inquiéter des obstacles apparents qui se présentent.
«Lorsque Keppler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des corps célestes, c'est ainsi qu'il exprima sa joie: «Enfin, après dix-huit mois, une première lueur m'a éclairé, et, dans ce jour remarquable, j'ai senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me retient: j'ose me livrer à ma sainte ardeur, j'ose insulter aux mortels, en leur avouant que je me suis servi de la science mondaine, que j'ai dérobé les vases d'Égypte pour en construire un temple à mon Dieu. Si l'on me pardonne, je m'en réjouirai; si l'on me blâme, je le supporterai. Le sort en est jeté, j'écris ce livre: qu'il soit lu par mes contemporains ou par la postérité, n'importe; il peut bien attendre un lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six mille années, d'un contemplateur tel que moi.» Cette expression hardie d'un orgueilleux enthousiasme prouve la force intérieure du génie.
«Gœthe a dit, sur la perfectibilité de l'esprit humain, un mot plein de sagacité: Il avance toujours en ligne spirale. Cette comparaison est d'autant plus juste qu'à beaucoup d'époques il semble reculer, et revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des sciences; il en est d'autres où, selon Hemsterhuis, l'esprit merveilleux doit l'emporter sur l'esprit géométrique. Quand l'homme est dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l'incrédulité, cet esprit merveilleux est le seul qui rende à l'âme une puissance d'admiration, sans laquelle on ne peut comprendre la nature.
«La théorie des sciences en Allemagne a donné aux esprits un élan semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l'étude de l'âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la volonté dans l'ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est certain au moins, c'est que l'intérêt des sciences est singulièrement augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées principales. Les poëtes pourraient trouver dans les sciences une foule de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la philosophie de l'univers, et si cette philosophie de l'univers, au lieu d'être abstraite, était animée par l'inépuisable source du sentiment. L'univers ressemble plus à un poëme qu'à une machine; et s'il fallait choisir, pour le concevoir, de l'imagination ou de l'esprit mathématique, l'imagination approcherait davantage de la vérité.»
LI
Ses dédains contre la doctrine de la soi-disant vertu, fondée sur l'intérêt personnel, et sa flétrissure de l'égoïsme, s'élèvent jusqu'à la sublimité de l'invective.
«Non, certes, la vie n'est pas si aride que l'égoïsme nous l'a faite: tout n'y est pas prudence, tout n'y est pas calcul, et quand une action sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas que l'homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son intérêt personnel; nous pensons qu'il immole tous les plaisirs, tous les avantages de ce monde, mais qu'un rayon divin descend dans son cœur pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que l'immortalité à la vie.
«Ce n'est pas sans motif cependant qu'on met tant d'importance à fonder la morale sur l'intérêt personnel: on a l'air de ne soutenir qu'une théorie, et c'est en résultat une combinaison très-ingénieuse pour établir le joug de tous les genres d'autorité. Nul homme, quelque dépravé qu'il soit, ne dira qu'il ne faut pas de morale; car, celui même qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir à faire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse d'avoir donné pour base à la morale la prudence! Quel accès ouvert à l'ascendant du pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils des événements!
«Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées d'après le succès: l'homme dont les bons sentiments ont causé le malheur, sera justement blâmé; l'homme pervers mais habile sera justement applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne s'estimeront pas plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur, quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu'il a pour objet l'intérêt personnel: comment donc pourrait-on donner pour principe à la vertu ce qui déshonorerait même le crime?»