Tel est ce livre, le résumé vivant de la pensée d'un grand esprit, que l'étude approche de la sainteté, l'explosion éclatante d'une âme chargée par une longue vie et prête à s'évanouir dans sa lumière. Il eut peu de lecteurs comme ce qui dépasse le vulgaire, mais il forma entre ceux qui le lurent et qui le comprirent, la famille intellectuelle de madame de Staël, la secte du beau, la religion de l'esprit.

Elle se reposait cependant en écrivant, pour le vulgaire cette fois, un dernier livre bien plus populaire, parce qu'il condescendait à bien plus de faiblesses d'esprit et à bien plus de banalités de son temps. Nous voulons parler de ses Considérations sur la Révolution française. Ce livre, publié après sa mort, eut sa récompense dans l'engouement du jour, cette contrefaçon courte et fausse de la vraie gloire.

Une femme peut être un grand philosophe, un grand poëte, un grand écrivain, nous venons de le voir. Elle peut être difficilement un grand homme d'État et un grand historien politique. L'impartialité est la condition essentielle de l'histoire et de l'homme d'État. Quelle femme, et c'est là sa vertu, peut être souverainement impartiale? La femme est l'être passionné ou elle cesse d'être femme: la passion et l'impartialité s'excluent. Le sentiment élève souvent la femme jusqu'à l'héroïsme, jamais jusqu'à l'impassibilité, cette sérénité supérieure de l'esprit, condition de la politique et de l'industrie. Juger, c'est n'incliner pour aucun parti; la femme incline toujours du côté du cœur, madame de Staël inclinait nécessairement du côté de son père. Ce n'était pas la vérité qui était pour elle la vérité, c'était M. Necker; or M. Necker n'était qu'un homme de bien, un sophiste consciencieux. Madame de Staël, élevée à cette école d'où sortit plus tard la secte politique de 1830, qu'on appela doctrinaire, non à cause de ses doctrines, mais à cause de son dogmatisme, ne comprenait pas assez la révolution française pour en écrire.

La révolution française, ou plutôt la révolution européenne, couvant et éclatant dans le foyer de la France, avait deux buts: un but humain, l'émancipation de la classe la plus nombreuse, ou du peuple, de toute servitude et de toute inégalité aristocratique; un but surhumain, l'émancipation de la raison et de la conscience de toute religion imposée et de toute servitude religieuse; le détrônement des castes privilégiées par la loi, et le détrônement des églises d'État; la loi égale et la foi libre, voilà la révolution. La question monarchique n'y était que secondaire et presque indifférente. L'égalité devant la loi, et la liberté devant la foi solidement constituée, il importait peu à cette révolution que le pouvoir exécutif ou le ressort actif du gouvernement politique s'appelât roi ou président, monarque ou dictateur, qu'il fût héréditaire, ou qu'il fût électif; mais il importait infiniment que ce grand ressort actif du gouvernement fût affranchi de toute aristocratie privilégiée et de toute théocratie prédominante. Les citoyens égaux, les prêtres libres, les religions volontaires, les cultes salariés par eux-mêmes et dans la mesure de la foi qu'ils admettront, les concordats abolis, Dieu hors la loi parce qu'il est au-dessus de toute loi, tels étaient et tels sont les dogmes que la révolution française s'est donné mission d'établir en faits. Elle a pu être entravée comme toute entreprise humaine, tantôt par les anarchies, tantôt par les despotismes militaires, ces phases habituelles et courtes de toutes les révolutions; mais elle se continuera jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à ses deux fins. Elle n'est pour cela ni antisociale, ni antireligieuse, puisqu'elle a pour objet de faire triompher la justice des priviléges, cette tyrannie des castes, et de faire triompher la foi des superstitions, cette tyrannie de l'esprit. C'est un second accès, mais plus radical, de la réforme du seizième siècle, mais au lieu de la réforme ou le protestantisme qui ne fut qu'un schisme dans la politique et dans la foi, c'est une réforme par la raison, c'est-à-dire une rénovation progressive du corps et de l'âme de la société européenne. Quiconque ne discerne pas cette double philosophie de la révolution française ne peut ni la comprendre, ni la juger, ni l'aimer, ni la raconter. Il en verra, tour à tour, avec fanatisme ou avec horreur, tantôt une phase, tantôt une autre: ici une vertu, là un crime; ici une sédition, là une réaction; aujourd'hui 1789, demain 1793; ici la gloire, là la terreur; un flux et reflux, un échafaud, un trône, une anarchie, un despotisme; mais il n'en saisira jamais d'un seul coup d'œil l'ensemble, la tendance, les fausses routes, les progrès, les chutes, les repos, les recrudescences, les colères, les découragements, le vrai courant.

Or madame de Staël ne comprenait de cette révolution que ce qui en était compris, en 1789, dans le salon aristocratique et courtisanesque, et dans l'esprit étroit de M. Necker. La révolution ne fut jamais pour elle, comme pour M. Necker, que la dépossession de la noblesse de cour par une bourgeoisie aristocratique, une meilleure répartition de l'impôt en faveur des plébéiens propriétaires, une administration des finances contrôlées par des États-Généraux composés de trois ordres, et tout au plus une représentation nationale divisée en deux assemblées, l'une héréditaire, l'autre élective, partageant le pouvoir législatif avec un roi limité. Tout ce qui dépassait dans l'âme de la révolution ce cadre étroit et arbitraire n'existait pas pour ces familiers de M. Necker. C'était là leur horizon, ils ne voyaient rien au delà et encore avait-il fallu l'insurrection nationale des États-Généraux et le grand geste de Mirabeau à la tribune, le 14 juillet, pour lui faire accepter cette fusion des ordres de l'État et cette limitation de la royauté et de l'aristocratie. Toute la politique de madame de Staël se résumait donc, en 1814 comme en 1790, dans un plagiat de la constitution anglaise, constitution antipapale et antiplébéienne, faite par la révolution tout aristocratique et tout ecclésiastique de 1688, et qui s'était arrêté selon sa nature à une aristocratie parlementaire et à une église d'État. Tel était le modèle de la révolution et le type de constitution que M. Necker et ses amis rêvaient pour la France. Tel était le texte que madame de Staël commentait avec une vaine éloquence dans ses considérations sur la révolution française. Un texte si faux ne pouvait découler qu'en sophismes plus ou moins spécieux et en applications plus sophistiques encore. C'était le lit de Procuste sur lequel une femme plébéienne de naissance, aristocrate de société, protestante de religion, couchait le géant révolutionnaire du dix-huitième siècle pour l'y rapetisser à la mesure de la féodalité et du puritanisme anglais du seizième siècle. Il ne pouvait sortir d'un tel effort qu'une constitution imitée et caduque, une royauté enchaînée, une chambre des pairs héréditaire, une chambre des communes ombrageuse, une anarchie à trois pouvoirs, placées en face les unes des autres, pour se condamner à la lutte ou à l'immobilité. Mais il y a des mensonges de circonstance qui ont pour un moment le succès d'une vérité. On voit souvent ce phénomène dans les révolutions au moment où les partis fatigués ou impuissants ont besoin de se mentir à eux-mêmes et aux autres, pour feindre une transaction nécessaire à tous, et pour attendre une occasion de rompre la trêve. Tel fut le prétexte du succès du livre de madame de Staël sur la révolution française. La royauté restaurée jouissait des respects qu'une fille de M. Necker affectait pour elle; ces respects lui paraissent une grande sanction donnée par une femme révolutionnaire elle-même, de sa nécessité; l'aristocratie, relevée de ses chutes dans une chambre des pairs souveraine, se félicitait d'une institution qui l'élevait politiquement plus haut qu'avant la révolution; enfin les révolutionnaires de toute date et de toute nature, abrités dans une constitution quelconque, ne tarissaient pas en feinte admiration pour un livre qui accordait dans une chambre plébéienne la réalité du pouvoir aux plébéiens ambitieux et éloquents.

Une secte qui naissait alors dans le salon de madame de Staël, et qui a possédé le pouvoir sous deux règnes depuis, la secte jeune, lettrée et publiciste des doctrinaires, ces habiles exploitateurs des demi-révolutions, fit de ce livre son évangile; la France devint anglaise avec eux. Ils préconisèrent jusqu'au fanatisme du plagiat cette monarchie parlementaire importée de Londres à Paris, qui les éleva et qui les précipita deux fois avec elle. Ils crurent avoir arrêté la révolution à leur formule, mesurant sa dose de royauté au roi, sa dose de privilége à l'aristocratie, sa dose d'influence à l'église, sa dose de liberté à la nation. Madame de Staël le crut avec eux; elle enfanta cette génération d'hommes d'État. Ce fut le fruit de son livre et l'éblouissement de ses dernières années. Quel homme d'État véritable pourrait relire aujourd'hui ce livre sans être arrêté à chaque ligne par un contre-sens, par un sophisme, par une illusion? Le style seul est viril, la politique est chimérique, l'histoire est une histoire de famille, un piédestal à M. Necker, de la philosophie de coterie, de la littérature sur la révolution! Mais il y a une heure pour tout dans la vie des peuples, c'était en France l'heure de l'Angleterre. L'engouement britannique possédait Paris. Madame de Staël en le caressant devint l'oracle du jour. Elle écrivait avec génie le non-sens du vulgaire. Une seule vertu émane de son livre, une haine romaine contre la tyrannie.

LIV

Le retour de Napoléon au 20 mars 1815 la surprit dans ce travail de Pénélope que quelques baïonnettes allaient déchirer. L'état de son âme est trop fidèlement et trop admirablement retracé par un écrivain de génie, M. Villemain, dans ses souvenirs de cette époque, pour que nous laissions peindre à un autre qu'à ce grand peintre les angoisses d'une femme qui furent en ce moment les angoisses de toute une nation.

«Souvent depuis quelques mois, dit M. Villemain, j'avais vu madame de Staël dans cette maison et ailleurs éclairer d'une vive lumière quelques entretiens accidentels sur la politique, les lettres, les arts, parcourir le passé et le présent comme deux régions ouvertes partout à ses yeux, deviner ce qu'elle ne savait pas, aviser par le mouvement de l'âme ou l'éclair de la pensée ce qui n'était qu'un souvenir enseveli dans l'histoire, peindre les hommes en les rappelant, juger, par exemple, le cardinal de Richelieu avec une sagacité profonde, et il faut ajouter une noble colère de femme, puis l'empereur Napoléon qui résumait pour elle tous les despotismes, et que sa parole éloquente retrouvait à tous les points de l'horizon comme une ombre gigantesque qui les obscurcissait. Elle ne lui gardait pas de haine dans sa chute; mais elle haïssait l'autorité de ses exemples, la corruption funeste qu'ils avaient répandue, et cette doctrine de la fatalité, du mensonge et de la force qu'elle sentait et qu'elle prévoyait survivante après lui; avec quelle admiration curieuse nous l'avions encore entendue remuer tant de questions naguère interdites et comme inconnues en France, les principes de l'ancien droit public de l'Europe, les causes populaires de la victoire actuelle des droits coalisés, le travail tardif et la solidarité pour longtemps indissoluble de la coalition, les instincts différents et pourtant compatibles des monarques héréditaires et des parvenus au trône, d'Alexandre et de Bernadotte; enfin le génie collectif et pourtant inépuisable de l'Angleterre pouvant au besoin se passer du hasard d'un grand homme pour faire de grandes choses, et, forte d'une institution qui lui fournit toujours à temps des hommes résolus et capables, achevant, par la ténacité de lord Liverpool et de lord Castelreagh, ce qui avait consumé le génie et l'espérance de Pitt!

«Puis de ces hauteurs et de ces mille points de vue spéculatifs et anecdotiques où se plaisait madame de Staël, nous l'avions entendue revenant sans cesse à la France, insistant avec une joie naïve d'amour-propre sur l'ascendant que la paix et la liberté légale allaient rendre à cette terre natale de l'intelligence, disait-elle, à cette métropole des esprits dont la civilisation de l'Europe était une colonie. Et que de fois encore du milieu de toutes ces thèses si animées, de tout ce déplacement soudain de raison virile et d'éloquence, je l'avais vue passer vivement à des intérêts privés, les faire valoir avec le même feu, donner à quelque mérite modeste ou disgracié un appui décisif, par ces paroles d'une séduction impérative ou d'une bonté touchante, comme elle en savait dire aux hommes politiques le plus à l'abri de l'émotion!