«Le bourreau l'interrompit en la frappant de la hache au troisième verset. La hache tremblant dans sa main ne fit qu'effleurer la nuque. Elle gémit. Le bourreau redoubla et d'un seul coup trancha la tête. Il la montra par la fenêtre aux assistants et au peuple en s'écriant suivant l'usage: «Ainsi périssent tous les ennemis de notre reine!»
«Les filles d'honneur de la reine et ses serviteurs l'ensevelirent et réclamèrent son corps pour le transporter en France. Cette relique de leur tendresse et de leur foi leur fut impitoyablement refusée. On craignait les reliques qui font revivre les fanatismes.»
Mais le fanatisme trompa ces prudences cruelles de la politique. Sa mort, expliquée par la politique, avait ressemblé à un martyre; sa mémoire, exécrée par les presbytériens d'Écosse et par les protestants d'Angleterre, fut adoptée par les catholiques comme celle d'une sainte. Elle fut jugée par les passions, c'est-à-dire qu'elle ne l'est pas encore et qu'elle ne le sera jamais.
Si elle est jugée par ses charmes, par ses talents, par les séductions magiques qu'elle exerça jusqu'à sa mort sur tous les hommes qui l'approchèrent, c'est la Sapho du seizième siècle. Tout ce qui n'était pas amour dans son âme était poésie; ses vers ont, comme ceux de Ronsard, son adorateur et son maître, une mollesse grecque avec une naïveté gauloise; ils sont écrits avec des larmes qui conservent, après tant d'années, quelque chose de la chaleur de ses soupirs.
Si elle est jugée par sa vie, c'est une Sémiramis de l'Écosse, immolant Darnley non pour l'empire, mais pour l'amour, se jetant après le crime, aux yeux de toute l'Europe, dans les bras de l'assassin de son époux et donnant pour toute moralité à son peuple, précipité par elle dans les guerres civiles, le scandale du couronnement de l'assassinat! On a voulu nier sa participation directe et personnelle au meurtre de son jeune époux; rien, excepté des lettres suspectes, ne prouve en effet qu'elle ait accompli ou permis personnellement le forfait; mais qu'elle ait attiré la victime dans le piége, qu'elle ait donné à Bothwell le droit et l'espérance de succéder au mort sur le trône et dans son cœur; qu'elle ait été le but, le moyen et le prix avéré du crime; enfin, qu'elle l'ait absous en unissant sa main à la main du meurtrier, aucun doute sur tout cela n'est possible. Provoquer et absoudre ainsi, n'est-ce pas assassiner? Enfin, si elle est jugée par sa mort, comparable par sa majesté, sa piété et son courage aux plus héroïques et aux plus saints trépas de l'antiquité, l'horreur et le mépris qu'on éprouvait fortement pour elle se changent à la fin en pitié, en estime et en admiration. Tant qu'elle n'a pas expié, elle est une meurtrière; après l'expiation, elle devient victime à son tour. Le sang semble laver le sang dans son histoire; on dirait que son crime coule de ses veines avec le sien; on n'absout pas, mais on compatit; compatir ainsi, ce n'est pas absoudre, mais c'est presque aimer; on cherche des excuses dans les mœurs féroces et dissolues du siècle, dans l'éducation à la fois dépravée, sanguinaire et fanatique de la cour des Valois, dans la jeunesse, dans la beauté, dans l'amour, et l'on est tenté de dire comme M. Dargaud, l'auteur le plus développé de cette histoire: «Je ne juge pas, je raconte.» Il a raconté en effet la vie de cette reine et de ce siècle comme on ne la racontera plus. Nous lui devons tout, et nous serions ingrat de ne pas lui rapporter tout; ceci n'est qu'une étude, son livre est une histoire.
Lamartine.
FIN DU CLVIIe ENTRETIEN.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43
CLVIIIe ENTRETIEN
MONTESQUIEU
I
Montesquieu Charles de Secondat, (baron de la Brède et de Montesquieu) naquit au château de la Brède, à trois lieues de Bordeaux, le 18 janvier 1689, d'une famille noble de Guyenne. Ce fut dans ce château féodal qu'il passa son enfance, sous la direction d'un père qui avait quitté le service militaire où il s'était distingué, pour se renfermer dans la vie de famille. Ce père, comme celui de Montaigne, mit tous ses soins à cultiver les dispositions de son fils qui annonça de bonne heure une grande vivacité d'intelligence. Ayant un frère président à mortier au parlement de Bordeaux, il le destina à la magistrature. Le jeune Charles étudia avec ardeur les lois dans les différents recueils de Codes, qui existaient alors; il fut reçu conseiller, le 24 février 1714. Il se fit remarquer par ses aptitudes spéciales et par ses qualités aimables et spirituelles.